IX
HISTOIRE D'UNE ROUGEUR
«Cependant, après avoir marché quelque temps encore,—continua toujours mademoiselle de Percy,—nous arrivâmes à une étoile formée par plusieurs routes qui se croisaient et qui conduisaient aux différentes villes et bourgades de la contrée. C'était là qu'on devait se séparer, après la dernière poignée de main. Les uns prirent la route de Granville et d'Avranches, les autres s'en allèrent du côté de Vire et de Mortain. On convint de se réunir à Touffedelys, s'il devait y avoir bientôt une nouvelle levée d'armes. Des Touches prit, lui, la route qui menait directement à la côte. Juste Le Breton et moi fûmes les seuls d'entre les Douze qui restâmes jusqu'au dernier moment avec cet homme, l'objet pour nous d'un intérêt devenu tragique et d'une curiosité qui n'a jamais été entièrement satisfaite. Nous devions revenir à Touffedelys par les Mielles, comme on appelle ces grèves, et en suivant la mer et sa longue ligne sinueuse. Quand nous sortîmes des terres labourées pour entrer dans les sables, la nuit était tombée et la lune avait eu le temps de se lever. C'était le chevalier qui nous menait, comme quelqu'un qui sait où il va. Avec son expérience de marin, il connaissait, à une minute près, l'heure de la marée qui devait le porter en Angleterre. Nous avions pensé, sans avoir eu besoin de nous le dire, qu'il avait à son commandement quelque pêcheur dévoué sur cette côte écartée. Mais quel ne fut pas notre étonnement, quand la dernière dune que nous montâmes avec lui nous permit de découvrir la mer, battant son plein, brillante et calme, sur une ligne immense, mais profondément solitaire. Il n'y avait là ni un être vivant qui attendît Des Touches, ni une barque, couchée à la grève, qu'on pût mettre à flot et qui pût l'emporter.
«—Ah!—dit-il presque joyeusement,—aujourd'hui je suis, par Dieu! bien sûr qu'il n'y a pas d'espions dans la grève. Depuis ma prison, ils ont pu dormir, et ils n'ont pas encore eu la nouvelle de ma délivrance, qui va les réveiller du péché de paresse. Ils me croient guillotiné de ce matin, et prennent campos, messieurs les gardes-côtes!»
—Quels veaux marins!—interrompit M. de Fierdrap, qui, en sa qualité de grand pêcheur, ne pouvait souffrir aucune surveillance maritime, de quelque nature qu'elle pût être.—Ils ont toujours été les mêmes, sous tous les régimes, ces soldats amphibies! Avant la Révolution, il fallait, pour obtenir la croix de Saint-Louis, si l'on n'avait pas fait d'action d'éclat, vingt-cinq ans de service comme officier; mais dans les gardes-côtes, il en fallait cinquante. Cela les classait.
—Oui!—dit mademoiselle Ursule, assez indifférente pour l'instant à l'honneur militaire, et qui dit oui comme elle aurait dit non;—mais qu'ils avaient donc un joli uniforme, avec leurs habits blancs à retroussis vert de mer!»—ajouta-t-elle, rêveuse. Elle revoyait peut-être cet uniforme-là sur quelque tournure qui lui avait plu dans sa jeunesse, et tout cela passait comme une mouette dans une brume, au fond du brouillard gris de ses pauvres petits souvenirs.
Mais mademoiselle de Percy se souciait bien des rêves de mademoiselle Ursule et des haines méprisantes du baron de Fierdrap! Elle passa donc outre et reprit:
«—Mais comment vous embarquerez-vous, chevalier?—lui dis-je,—je ne vois pas une planche sur cette grève, et vous n'avez pas le projet peut-être d'aller de la côte de France à la côte d'Angleterre à la nage?
«—On pourrait y aller,—me dit-il sérieusement; qui sait s'il ne s'en sentait pas la force?—Mais, mademoiselle, s'il n'y a pas de planches sur la grève, il y en a dessous.»
«Alors, nous connûmes la prudence et l'esprit de ressource de cet homme, né pour la guerre de partisan. Il avait cette mémoire des lieux qui fait le pilote, et il ne l'avait pas que sur la mer. Il s'orienta sur le sol où nous étions, et tira de la ceinture de sa jaquette une serpette qu'il avait prise dans le moulin, sans doute; car les Bleus n'auraient pas osé laisser à un pareil homme seulement la pointe d'une lame de couteau. Et il se mit, avec cette serpette, à creuser le sable, comme font les pêcheurs de lançon.