—On ferait mieux de dire les chasseurs,—interrompit M. de Fierdrap, sérieux comme un dogme.—Je n'ai jamais compris la pêche sans de l'eau.

—En quelques secondes,—reprit la conteuse,—Des Touches eut déterré une bêche, et dix minutes après, il eut déterré son canot. C'est lui-même qui l'avait ensablé à cette place lors de son dernier débarquement. C'était sa coutume, nous dit-il. Il ne se confiait jamais à personne.

«Obligé d'entrer dans les terres pour y porter à tel ou tel endroit les dépêches dont il était chargé, il ne pouvait laisser ce canot, qu'il avait fait lui-même, à un amarrage quelconque, où les gardes-côtes l'auraient surpris.—Quand il l'eut déterré, il le porta à la mer, et pour cela il n'eut pas besoin de toute sa force. C'était une plume que ce canot. Il sauta sur cette plume, qui se mit à danser mollement sur la vague. Il était déjà redevenu «la Guêpe»; il allait redevenir «le Farfadet

«Il maintenait de sa rame, piquée dans le sol, la barque qui s'enlevait sur la vague comme un cheval ardent qui piaffe.

«—Adieu, mademoiselle! et vous aussi, monsieur Juste Le Breton!—nous dit-il, debout sur l'avant de sa barque, et il nous salua de la main.—Quand nous reverrons-nous? et même nous reverrons-nous? Les paysans sont las; la guerre fléchit. Ne parlent-ils pas là-bas de pacification encore?... Il faudrait qu'un des princes vînt ici pour tout rallumer... et il n'en viendra pas!—ajouta-t-il avec une expression méprisante qui me fit mal, et que j'ai bien des fois rencontrée sur les lèvres de serviteurs pourtant fidèles—(et elle jeta un regard de reproche à son frère).—Je n'en amènerai pas un à cette côte dans ce canot qui y apporta M. Jacques. Si cette guerre finit, que deviendrons-nous? du moins, moi, qui ne suis propre qu'à la guerre. J'irai me faire tuer quelque part, et cette côte-ci n'entendra plus parler de Des Touches!»

«Nous lui renvoyâmes son adieu.

«—Il est temps de partir,—fit-il,—voici le reflux.»

«Il cessa de maintenir la barque mobile sur le flot écumeux du bord, et d'un de ces nerveux coups de rames comme il savait en donner, il la fit monter sur cette mer qui le connaissait et disparut entre deux vagues, pour reparaître, comme un oiseau marin, qui plonge en volant et se relève, en secouant ses ailes. C'était à se demander qui des deux reprenait l'autre: si c'était lui qui reprenait la mer, ou si la mer le reprenait! Nous le suivîmes des yeux par ce clair de lune, qui rendait les ondulations de l'eau lumineuses; mais la houle, qu'il trouva quand il fut au large, finit par nous cacher cette espèce de pirogue de si peu de bois qu'il montait, ce mince canot presque fantastique! Le Farfadet s'était évanoui... Nous nous dirigeâmes vers Touffedelys par les dunes; il faisait superbe. J'ai vu rarement, dans ma vie de Chouanne à la belle étoile, une plus belle nuit. Nous entendions de moins en moins le bruit de la mer, qui s'éloignait et qui commençait à découvrir ses premières roches. Du côté des terres, tout était calme: la brise de la mer mourait à la grève, les arbres étaient immobiles. Sur la hauteur, dans le lointain bleuâtre, achevait de brûler, en silence et sans secours, le moulin solitaire que l'incendie avait mutilé et qui n'avait plus que trois ailes, qui tournaient encore. Placées de manière à être atteintes les dernières par la flamme, elles avaient fini par s'enflammer. L'une d'elles avait brûlé plus vite que les autres, mais les trois autres avaient pris aussi, et elles flambaient, et, en tournant, leur roue faisait pleuvoir des étincelles, comme, dans l'après-midi, elle avait fait pleuvoir du sang. Quoiqu'il fût déjà loin en mer à cette heure, le terrible brûleur de ce moulin pouvait le voir se consumant dans cet air sans vent, avec sa flamme droite comme celle d'un flambeau, par cette nuit transparente qui n'avait pas une vapeur,—chose rare sur la Manche, cette mer verte comme un herbage dont les brumes seraient la rosée. Je ne sais quelle tristesse me saisit, moi, la grosse rieuse. La femme que j'avais sentie en moi, quand j'avais vu Des Touches si cruel, je la ressentis encore qui revenait sous mes habits de Chouan... La pitié m'inondait le cœur pour Aimée, à qui j'allais avoir à apprendre la mort de M. Jacques, cette mort que Des Touches avait vengée, ce qui ne la consolerait pas!»

... Nous le suivîmes des yeux...