Le baron avait allumé, comme l'abbé, sa lanterne, et tous les trois ils reconduisirent pompeusement jusqu'à son couvent mademoiselle Aimée, à laquelle, par déférence pour une telle pensionnaire, les Dames Bernardines avaient accordé la permission de rentrer tard. L'abbé, sa sœur et le baron étaient plus ou moins impressionnés par cette histoire d'un des héros de leur jeunesse, mais ils l'étaient moins à coup sûr qu'une autre personne qui était là, et dont je n'ai rien dit encore. Dans l'attention qu'ils donnaient à ce qu'ils disaient, ils l'avaient oubliée et j'ai fait comme eux... Cette autre personne n'était qu'un enfant, auquel ils n'avaient pas pris garde, tant ils étaient à leur histoire! et lui, tranquille, sur son tabouret, au coin de la cheminée contre le marbre de laquelle il posait une tête bien prématurément pensive. Il avait environ treize ans, l'âge où, si vous êtes sage, on oublie de vous envoyer coucher dans les maisons où l'on vous aime! Il l'avait été, ce jour-là, par hasard peut-être, et il était resté dans ce salon antique, regardant et gravant dans sa jeune mémoire ces figures comme on n'en voyait que rarement dans ce temps-là, et comme maintenant on n'en voit plus, s'intéressant déjà à ces types dans lesquels la bonhomie, la comédie et le burlesque se mêlaient, avec tant de caractère, à des sentiments hauts et grands! Or, si elle vous a intéressé, c'est bien heureux pour cette histoire; car sans lui elle serait enterrée dans les cendres du foyer éteint des demoiselles de Touffedelys, dont la famille n'existe plus et dont la maison de la rue des Carmélites, à ces cousines de Tourville, est habitée par des Anglaises en passage à Valognes, et personne au monde n'aurait pu vous la raconter et vous la finir! puisque, vous venez de le voir, cette histoire n'est pas finie. Mademoiselle de Percy ne l'avait pas achevée, et elle ne l'acheva jamais. Elle en était restée à cette rougeur sur laquelle l'abbé avait mis, avec un seul mot, une lumière qui avait révolté sa sœur. Mademoiselle de Percy avait foi en Aimée, et les sentiments de cette âme robuste ne chancelaient point. Aimée de Spens garda son secret, et mademoiselle de Percy garda son respect pour Aimée. Elle mourut la croyant la Vierge-Veuve, comme elle l'appelait, digne d'entrer au ciel avec deux palmes, les deux palmes des deux sacrifices accomplis! L'abbé, qui avait le tact d'un grand esprit, ne fit jamais une réflexion et ne parla jamais du chevalier Des Touches à mademoiselle de Spens; qui, ayant perdu les Touffedelys après mademoiselle de Percy, se cloîtra sans prendre le voile et ne sortit plus de son couvent.
Mais l'enfant dont j'ai parlé grandit, et la vie, la vie passionnée avec ses distractions furieuses et les horribles dégoûts qui les suivent, ne purent jamais lui faire oublier cette impression d'enfance, cette histoire faite, comme un thyrse, de deux récits entrelacés, l'un si fier et l'autre si triste! et tous les deux, comme tout ce qui est beau sur la terre et qui périt sans avoir dit son dernier mot, n'ayant pas eu de dénoûment! Qu'était devenu le chevalier Des Touches?... Le lendemain, sur lequel le baron de Fierdrap comptait pour avoir de ses nouvelles, n'en donna point. Nul dans Valognes n'avait connaissance du chevalier Des Touches, et cependant l'abbé n'était pas un rêveur qui voyait à son coude ses rêves, comme mesdemoiselles de Touffedelys et Couyart. Il avait vu Des Touches. C'était donc une réalité. Il était donc passé par Valognes. Mais il était passé... D'un autre côté, quelle était dans la vie de cette belle et pure Aimée de Spens cet autre mystère qui s'appelait aussi Des Touches?... Deux questions suspendues éternellement au-dessus de deux images, et auxquelles, après plus de vingt années, vaincue par l'acharnement du souvenir, la circonstance répondit. Qui sait? A force de penser à une chose, on crée peut-être le hasard!
Le hasard m'apprit, en effet, parce que je n'avais jamais cessé de penser à cet homme et de m'informer de son destin, qu'il vivait... et que mon grand abbé de Percy ne s'était pas trompé quand il l'avait vu et qu'il l'avait pris pour un fou. De Valognes, qu'il avait traversé, comme le roi Lear, par la pluie et par la tempête, revenant d'Angleterre, échappé à ceux qui le gardaient et le ramenaient dans son pays, il était allé tomber dans une famille qu'il avait épouvantée de la folie furieuse dont il était transporté. L'ambition trahie, les services méconnus, la cruauté du sort, qui prend parfois les mains les plus aimées pour nous frapper, tout cela avait fait de cet homme, froid comme Claverhouse, un fou à camisole de force, dont la vigueur irrésistible offrait le danger d'un fléau. On l'avait ténébreusement interné dans une maison de fous, où il vivait depuis plus de vingt ans. Je sus tout cela peu à peu, par lambeaux, comme on apprend les choses qu'on vous cache. Mais quand je le sus, je me jurai de me donner la vue de cet homme, qu'une femme qui l'avait connu avait mis sa force d'impression à me peindre comme me l'eût peint un poète. L'état dans lequel je trouverais cet homme héroïque, mort tout entier et pourrissant dans le plus affreux des sépulcres: une maison de fous! était une raison de plus pour m'en donner le spectacle. C'est si bon de tremper son cœur dans le mépris des choses humaines, et entre toutes de la gloire, qui gasconne avec ceux qui se fient à elle et qui croient qu'elle ne peut tromper!
Il fut donc un jour où je pus le voir, ce chevalier Des Touches, et raccorder dans ma pensée sa forme jeune, svelte et terrible, comme celle de Persée qui coupe la tête à la Gorgone, et la figure d'un vieillard dégradé par l'âge, la folie, tous les écrasements de la destinée. Ce que je fis pour cela est inutile à dire, mais je pus le voir... Je le trouvai assis sur une pierre, car depuis longtemps il n'était plus fou à lier, dans une cour carrée, très propre et très blanche, avec des arceaux à l'entour. Depuis qu'il n'était plus méchant, on l'avait retiré des cabanons et on le laissait vaguer dans cette cour, où des paons tournaient autour d'un bassin, bordé de plates-bandes qui étalaient des nappes de fleurs rouges. Il les regardait, ces fleurs rouges, avec ses yeux d'un bleu de mer, vides de tout, excepté d'une flamme qui brûlait là sans pensée, comme un feu abandonné où personne ne se chauffe plus. La beauté de la belle Hélène, de cet homme qui avait été plus célestement beau que la belle Aimée, avait dit mademoiselle de Percy, était détruite, radicalement détruite, mais non sa force. Il était encore vigoureux, malgré l'épuisement de vingt ans de folie, qui auraient consumé tout homme moins robuste. Il était vêtu tout en molleton bleu, avec des boutons d'os et un foulard de Jersey au cou, comme un matelot; et c'était bien cela: il avait l'air d'un vieux matelot, qui attend à terre et qui s'y ennuie. Le médecin me dit que l'âge venant et les furies ayant été remplacées par de la démence, le désordre le plus profond et le plus irrémédiable s'était fait dans ses facultés; qu'il se croyait gouverneur de ville, âgé de deux mille ans, et que certainement je n'en tirerais pas un éclair de lucidité. Mais je n'y allai point par quatre chemins, et, d'emblée, je lui dis brusquement:
«C'est donc vous, chevalier Des Touches!»
Il se leva de son arceau comme si je l'eusse appelé, et m'ôtant sa casquette de cuir verni, il me montra un crâne chauve et lisse, comme une bille de billard.
«C'est singulier,—dit le docteur,—je n'aurais jamais pensé qu'il eût répondu à son nom, tant il a perdu la mémoire!»
Mais moi que ceci animait:
«Vous souvenez-vous—lui dis-je à bout portant—de votre enlèvement de Coutances, monsieur Des Touches?...»
Il regardait dans l'air comme s'il y voyait quelque chose.