Il avait épousé, dans l'âge où les passions des hommes qui furent longtemps passionnés contractent je ne sais quoi de plus impérieux et de plus désordonné que dans la superficielle jeunesse, la fille d'un simple garde-chasse d'un seigneur de ses amis, son voisin de terre, le seigneur de Sang-d'Aiglon, vicomte de Haut-Mesnil. Cet ami, ce Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil était un homme beaucoup plus taré et décrié que jamais ne l'avaient été les Feuardent. Il a laissé dans le pays des souvenirs tels que, si on les remue encore aujourd'hui dans l'esprit des générations qui entendirent parler de cet homme à leurs pères, il en sort ou le feu d'une imprécation ou la pâleur glacée de l'effroi.
Pendant vingt ans il avait été l'horreur et la désolation de la contrée. Dernier venu d'une race faite pour les grandes choses, mais qui, décrépite, et physiologiquement toujours puissante, finissait en lui par une immense perversité: il était duelliste, débauché, impie, contempteur de toutes les lois divines et humaines; il avait enfin tous les vices qui peuvent tenir en faisceau dans un lien de fer sans le fausser, car son âme en était un que la plus épouvantable corruption ne put amollir.
On disait que la fille de son garde, le vieux Dagoury, le fameux sonneur de trompe qui sonnait toujours dans une chasse et faussait les meilleurs instruments avec son souffle de fer rougi, si bien qu'on prétendait qu'il avait fait un pacte avec le diable pour pouvoir sonner de cette force-là! oui, on disait que la fille de Dagoury était la sienne, et la dissolution des mœurs du maître expliquait bien la honte du valet. Cette fille était la belle Louisine. Ce qui autorisait encore de pareils bruits, c'est que Louisine n'était point traitée au château de Haut-Mesnil comme la fille d'un serviteur. Elle y jouissait d'une position étrange, exceptionnelle, osée, depuis le jour surtout où elle avait conquis, par une intrépidité étonnante dans une si jeune enfant, ce nom singulier de Louisine-à-la-hache qu'elle porta jusqu'à sa mort. Voici le fait en quelques mots:
Un jour, un dimanche, tous les gens du village étaient à la grand'messe, et depuis une semaine Ruffin Dagoury chassait le sanglier avec son maître dans les forêts des environs.
Il n'y avait que Louisine au château. C'était d'autant plus imprudent de faire garder par une fille de quinze ans, qu'à cette époque le pays était infesté par une troupe de brigands fort redoutables. Mais c'est aussi un trait caractéristique de la Normandie, que la téméraire sécurité de ce pays qui tient tant à son fait, comme il dit dans son langage antique et populaire, et qui ne songe à le défendre que quand on a littéralement la main dessus.
Ainsi, dans mon enfance, j'ai vu des fermiers isolés, n'ayant des voisins qu'à une lieue de là, coucher tranquillement, la porte ouverte. On s'y croyait toujours au temps de Rollon. La Louisine, avec ses quinze ans, n'était qu'une amorce de plus, une odeur de chair fraîche pour les misérables vagabonds qui couraient, pillaient et parfois incendiaient le pays.
Mais de son pays plus que personne, elle n'y songeait guère, ce jour-là. Elle allait et venait dans la cuisine. Et comme elle taillait un de ces énormes morceaux de pain bis que l'on appelle un mousquetaire et qu'elle l'appuyait contre son sein rond et calme, voilà qu'un mendiant poussa la porte et lui demanda la charité.
—Entrez, mon bonhomme, lui dit-elle, et asseyez-vous sur le banc. Je taille la soupe, elle sera bientôt trempée et je vous en donnerai plein votre écuelle.
Le pauvre s'assit en geignant, et Louisine continua de vaquer aux soins du ménage.