Mais, dans l'entre-deux de ces soins, comme elle était passée dans une pièce voisine, elle vit dans la mirette, devant laquelle elle ajusta son tour de gorge des dimanches, le mendiant qui rattachait sa fausse barbe grise; et ce fut alors que l'idée des vols et des assassinats, dont on parlait tant dans le pays, lui revint. «On n'est pas encore au sacrement de la messe, pensa-t-elle, et, sans doute, ce mendiant n'est pas seul.» Comme elle sentait qu'elle devenait pâle, elle alla au feu et s'y pencha, pour que la chaleur fît remonter le sang à ses joues. Bientôt elle enleva la marmite à bras tendu et la porta fumante dans la pièce où elle était allée déjà, et en referma la porte. Après qu'elle eut versé la soupe dans un plat de terre où elle avait coupé le pain par tranches, elle regarda encore une fois bien furtivement par la serrure, comme elle avait fait dans la mirette, et elle vit le mendiant qui ouvrait un grand couteau par-dessous la table auprès de laquelle il s'était assis. Alors, avec ce sang-froid de la tête que ne troublent pas les plus impétueuses palpitations de nos cœurs, elle coucha une hache sur le pli de son bras nu, et prenant avec les deux mains le vase de terre dans lequel la soupe bouillait:

—Bonhomme! cria-t-elle à travers la porte, voici votre soupe; mais j'ai les deux mains chargées, ouvrez-moi!

Le brigand, son couteau à la main, vint lui ouvrir pour se jeter sur elle; mais, cruelle jusque dans sa vaillance, elle lui jeta dans les yeux cette soupe bouillante qui l'aveugla et le fit hurler de douleur. Puis, saisissant la hache au pli de son bras, elle l'en frappa dans le front, adroite comme le boucher qui frappe le bœuf entre les cornes et l'abat, le front fendu, d'un seul coup. Elle laissa la hache dans la blessure, et sauta par-dessus le corps du bandit, tombé dans une mare de sang, comme elle eût sauté une touffe d'églantiers au bout d'un buisson. Elle respirait toutes les qualités de son pays dans son action.

Prévoyante autant qu'inspirée, elle ferma la porte au verrou, poussa contre cette porte la grosse table de la cuisine, et, décrochant le fusil de son père au manteau de la cheminée, elle monta en haut, sans plus s'inquiéter de ce corps vautré dans son sang et qui râlait son agonie. Une fois montée, elle arma son fusil, ouvrit la fenêtre et attendit.

Deux brigands parurent. Ils allèrent d'abord à cette porte qu'ils trouvèrent fermée, à leur grand étonnement; puis, levant les yeux, ils l'aperçurent.

—Ouvre-nous la porte, fillette! lui crièrent-ils.

Mais la fillette les coucha en joue et les menaça de faire feu s'ils ne se retiraient pas. Eux se moquèrent de cette jeunesse, et comme ils essayaient de forcer la porte, l'un d'eux tomba frappé dans le cœur. L'autre crut venger son complice en envoyant une balle à cette jeune fille, qui rechargeait le fusil de son père. La balle emporta la coiffe de linon de Louisine, qui resta décoiffée, et que les gens du château, en revenant de la messe, trouvèrent à la fenêtre, son fusil armé, les joues aussi ardentes que le ruban de fil rouge qui retenait à sa tête son abondant chignon, blond comme une gerbe d'épis mûrs.

Le brigand s'était sauvé, et, s'il y en avait d'autres dans le voisinage, la fin de la messe s'avançant, ils n'avaient pas osé venir.

C'était depuis cette aventure mémorable que la Louisine avait été traitée au château comme une enfant gâtée, ou comme une sultane favorite. Cette mâle intrépidité dans une fillette, cette enfant à qui il ne fallait peut-être, pour être une héroïne, que l'occasion historique, cette Jeanne Hachette obscure, qui n'avait pas tous les yeux d'une ville sur elle pour lui décharger dans le cœur les chocs électriques du courage, fut l'objet de l'enthousiasme des amis du vicomte de Haut-Mesnil, de ces nobles qui, à travers leurs vices, n'avaient qu'une vertu restée fidèle, la vertu du sang, la bravoure. Remi de Sang-d'Aiglon crut sans doute reconnaître une inspiration de sa race dans le courage de cette enfant, et sentit sa paternité longtemps muette se réveiller par les tressaillements de l'orgueil.