VI

Jeanne le Hardouey, après avoir quitté Nônon Cocouan, se dirigea vers le Clos par le chemin qu'elle suivait souvent. Ai-je besoin de dire maintenant que c'était une de ces femmes dont les impressions se succédaient avec la régularité que leur naturel imprime aux êtres forts? Et cependant le prêtre qu'elle venait de voir, ce tragique Balafré en capuchon, et ce que lui en avait raconté cette flânière de Nônon Cocouan, s'enfonçait en elle avec puissance et l'empêchait de marcher aussi vite qu'elle l'aurait fait dans tout autre moment. Les chemins étaient déserts. Les gens des vêpres s'en étaient allés dans des directions différentes. Malgré ce qu'elle avait dit à Nônon, qu'elle irait vite une fois qu'elle serait seule, elle ne se hâtait pas, car nulle peur ne la dominait. Il ne faisait pas froid, du reste. Le temps était doux, quoique agité. C'était une de ces molles journées du commencement de l'hiver, où le vent souffle du sud, et où les nuées, grises comme le fer et basses à toucher presque avec la main, semblent peser sur nos têtes. Jeanne ne vit rien qui justifiât les appréhensions de la Cocouan.

Elle passa de jour encore au vieux Presbytère. Tout y était solitaire et silencieux. Seulement, sous une des grandes ouvertures de la cour, cintrée comme l'arche d'un pont et fermée autrefois par des portes colossales, maintenant arrachées de leurs énormes gonds, restés rouillés dans les murs, elle aperçut un de ces bergers rôdeurs, la terreur du pays, occupé à faire brouter à quelques maigres chèvres l'herbe rare qui poussait dans les cours vides de cette espèce de manoir.

Elle le reconnut. C'était un berger qui s'était, il y avait peu de temps, présenté chez maître Thomas le Hardouey pour de l'ouvrage, et que maître Thomas avait rudement repoussé, ne voulant pas, disait-il, employer des gens sans aveu. Le Hardouey partageait contre ces gens-là les préjugés de maître Tainnebouy, qui sont, du reste, les préjugés universels de la contrée. Mais, comme il était riche et puissant, il ne cachait pas ses antipathies, et il semblait provoquer les bergers à une lutte ouverte contre lui pour les accabler.

On lui avait plus d'une fois entendu dire, soit au moulin, chez Lendormi, soit à la forge, chez Dussaucey, le maréchal ferrant, qu'à la première mortalité de ses bêtes, au moindre malheur qui arriverait et qu'on pourrait imputer aux bergers, il en nettoierait le pays pour tout jamais. Certainement de telles paroles, que beaucoup de gens trouvaient imprudentes, n'étaient pas ignorées des hommes contre lesquelles elles avaient été proférées, et cela pouvait donner à Jeanne, isolée dans des chemins écartés, l'idée que l'homme chassé par son mari et qu'elle y rencontrait par hasard était fort capable de lui faire un mauvais parti; mais si cette idée lui vint à la tête, elle n'en montra rien, et elle fut la première, selon la coutume des campagnes quand on se rencontre, à adresser la parole au berger.

Il était assis sur une de ces grosses pierres comme on en trouve à côté de toutes les portes en Normandie. Il était enveloppé dans sa limousine aux grandes raies rousses et blanches, espèce de manteau qui ressemble à un cotillon de femme qu'on s'agraferait autour du cou. Son immobilité était telle que ses yeux mêmes ne remuaient pas et qu'on l'aurait volontiers pris pour une momie druidique, déterrée de quelque caverne gauloise.

Il était nécessaire que Jeanne, pour gagner dans la direction où elle marchait, passât devant lui, et il dut la voir venir à plus de vingt pas de distance; mais ses yeux verdâtres, qui, comme les yeux de certains poissons, semblaient avoir été faits pour traverser des milieux plus denses que l'élément qui nous entoure, ne témoignaient point par leur expression qu'ils l'eussent seulement aperçue.

—Dis donc, le pâtre! lui cria-t-elle, y a-t-il longtemps que les gens qui sortaient des vêpres sont passés, et crois-tu qu'en traversant la Prairie aux Ajoncs qui coupe le chemin d'ici au Clos, je pourrais encore les rattraper?

Mais il ne répondit pas. Il ne fit pas un geste. Ses yeux restèrent dans la direction qu'ils avaient quand elle s'était trouvée devant lui, et elle se crut obligée de répéter plus haut la question qu'elle lui avait faite, pensant qu'il ne l'avait pas entendue.