—Es-tu sourd, pâtureau? lui dit-elle, impatientée comme une femme qui a l'habitude d'être obéie et pour qui toute parole aux inférieurs était commandement.

—Sourd pour vous, vère! dit enfin le berger, toujours immobile; sourd comme un mouron, sourd comme un caillou, sourd comme votre mari et vous avez été sourds pour moi, maîtresse le Hardouey! Pourquoi m'demandez-vous quéque chose? Ne m'avez-vous pas tout refusé l'aut'e jour? Je n'ai rien à vous dire, pas plus que vous n'avez eu rien à me donner. T'nez, ajouta-t-il, en prenant un long fétu à la paille de ses sabots et le brisant, la paille est rompue! Craiyez-vous que les deux bouts que v'là et que je jette, le vent qui souffle puisse les réunir et les renouer?

Il y avait un tremblement de colère dans la voix gutturale de ce pâtre, qui accomplissait, sans le savoir, à des siècles de distance, le vieux rite de guerre des anciens Normands.

—Allons! allons, pas de rancune, berger! répondit Jeanne, en voyant qu'elle était seule avec cet homme irrité qui tenait à la main un bâton de houx, coupé fraîchement dans les haies. Dis-moi ce que je te demande, et quand tu passeras par le Clos et que mon mari sera absent, je te mettrai du pain blanc et un bon morceau de lard dans ton bissac.

—Gardez votre pain et votre lard pour vos chiens! reprit-il. Ce n'est pas avec de la viande ou du pain qu'on apaise la colère d'un homme. Non, non! l'homme qui dépendrait de son ventre au point de manger l'oubli des injures avec le pain qu'on lui jetterait, n'aurait qu'un gésier à la place de cœur. J'compterons pus tard, maîtresse le Hardouey!

—Prends garde aux menaces, pâtureau! fit-elle, plus menaçante que lui et entraînée par son caractère décidé.

—Ah! je sais bien, dit le berger, avec un regard profond et une bouche amère, que vous êtes haute comme le temps, maîtresse le Hardouey! Mais vous n'êtes pas ici sous les poutres de votre cuisine. Vous êtes au vieux Presbytère, dans un mauvais carrefour où âme qui vive ne passera plus maintenant que demain matin. Qu'est-ce donc qui m'empêcherait, si je voulais? ajouta-t-il lentement en grinçant un sourire féroce qui fit briller son œil vitreux, et montrant son bâton de houx... Mais je ne veux pas! Non, je ne veux pas! fit-il avec explosion. Les coups attirent les coups. Lâchez c'te pierre que vous avez prise et soyez tranquille. Je ne vous toucherai pas! Ils diraient que je vous ai assassinée, si je portais seulement la main à votre chignon, et je roulerais bientôt au fond de la prison de Coutances. Il y a de meilleures vengeances et plus sûres. La corne met du temps à venir au tauret et ses coups n'en sont que plus mortels. Allez! marchez! insista-t-il d'une voix sinistre. Vous vous souviendrez longtemps des vêpres d'où vous sortez, maîtresse le Hardouey!

Et il se leva de sa pierre conique, se prit à siffler un air bizarre qui attira un chien aux longs poils blancs, droits et pointus comme des arêtes, et de cette espèce particulière, dite de berger, le plus intelligent des chiens, mais aussi le plus mélancolique, et il alla rassembler ses chèvres éparses dans la cour.

Jeanne, trop fière pour ajouter un mot à ceux qu'elle avait déjà prononcés, passa et prit la Prairie aux Ajoncs, moins inquiète de la déclaration de guerre du berger que frappée de ses dernières paroles. Qu'entendait-il, en effet, par ces vêpres dont il lui disait de se souvenir? Quel rapport pouvait-il y avoir entre une cérémonie religieuse et un de ces pâtres qui n'avaient peut-être pas reçu le baptême, païens ambulants qu'on ne voyait jamais aux églises et qu'on avait plus d'une fois rencontrés menant paître leurs brebis sur l'herbe sacrée des cimetières, au grand scandale des gens religieux? Ces vêpres, il est vrai, étaient déjà marquées pour elle d'un point de rappel singulier; la vue de ce prêtre inconnu qui lui avait mis au cœur des sensations si peu familières à sa nature tranquille et forte! Le mot du berger, coïncidant avec la rencontre de ce martyr des Bleus, comme lui avait conté Nônon, les Bleus contre lesquels se serait battu Loup de Feuardent, s'il avait vécu lors des guerres de l'Ouest, ce mot, venant après l'impression qu'elle avait reçue pendant les vêpres, la redoublait et la faisait fermenter en elle. C'est quelquefois une si faible chose que le mystère d'organisation de la tête humaine, qu'une circonstance (la plus misérable des circonstances, une coïncidence, un hasard) la trouble d'abord et finit par l'asservir. Jeanne rentra au Clos toute pensive, ne pouvant s'empêcher d'associer dans ses émotions intérieures l'idée du sombre prêtre et les menaces du berger.

Mais son activité et ses occupations ordinaires la tirèrent de devant elle, comme on dit, et lui furent de salutaires distractions. Elle se débarrassa de sa pelisse bleue et de ses sabots aux plettes noires, et elle se mit à tourner dans sa maison, le front aussi serein que si rien d'insolite n'avait traversé son esprit.