Elle donna ses ordres accoutumés pour le souper des gens, leur parla à tous comme elle en avait l'habitude et fixa à chacun sa quote-part de travail pour la journée du lendemain. Domestiques et journaliers, les gens du Clos étaient nombreux et formaient une large attablée dans la cuisine de maître Thomas le Hardouey. Pendant que Jeanne surveillait toutes choses avec cet œil vigilant qui est l'attribut de la royauté domestique comme de l'autre royauté, elle entendit qu'on s'entretenait, autour de la table, du prêtre au noir capuchon, qui avait presque épouvanté à la procession tous les paroissiens de Blanchelande. C'était là l'événement du jour.
—Je ne sais pas son nom de chrétien, disait le grand valet, beau parleur aux cheveux frisés, qui mangeait une énorme galette de sarrazin beurrée de graisse d'oie, mais Dieu me punisse si on lui ferait tort en l'appelant l'abbé de la goule fracassée!
—J'ai bien vu des coups de fusil dans ma vie, reprenait à son tour le batteur en grange, qui avait servi sous le général Pichegru, mais je ne peux croire que ce soient là de véritables marques de coups de fusil, tirés par les hommes. Si le diable en a une fabrique dans l'arsenal de son enfer, ils doivent marquer comme cela ceux qu'ils atteignent et qu'ils ne couchent pas à tout jamais sur le carreau. Au demeurant, il a plus l'air d'un soldat que d'un prêtre, ce capuchon-là! Je l'ai vu samedi, vers quatre heures de relevée, qui galopait dans le chemin qui est sous la Chesnaie-Centsous, un chemin de perdition où verse plus d'une paire de charrettes par hiver; il montait une pouliche qui semblait avoir le feu sous le ventre. Par le flêt du démon! je vous affie et certifie qu'il n'y avait pas dans toute l'armée de Hollande, de l'époque où j'y étais, bien des douzaines de capitaines de dragons aussi crânement vissés que lui sur leur selle.—Ceci se rapportait assez exactement à ce qu'avait dit Nônon Cocouan à Jeanne de l'arrivée du prêtre étranger chez M. le curé de Blanchelande. Mais, hors ce détail, les domestiques du Clos en savaient beaucoup moins long que Nônon sur le compte de cet abbé, dont la présence inattendue et la grandiose laideur avaient remué pourtant cette population, si peu extérieure, occupée de travail et de gain, fidèle à l'esprit de ses pères, dont l'ancien cri de guerre était: gainage! lourde à soulever par conséquent, et qui n'a pas, comme les populations du Midi, de pente naturelle vers l'émotion et l'intérêt dramatique.
Or, il était dit que, ce soir-là, Jeanne ne pourrait se séparer de la pensée de l'être funeste qu'elle avait vu sous ces vêtements de prêtre, si peu faits pour lui. Elle la repoussait comme une obsession fatidique, et tout, autour d'elle, la lui rejetait. Il y a parfois dans la vie de ces entrelacements de circonstances qui semblent donner le droit de croire au destin! Les domestiques sortis ou couchés, après leur repas du soir, Jeanne-Madelaine ordonna le souper de son mari et le sien.
Habituellement, maître Thomas le Hardouey, quand il n'était pas aux foires et aux marchés des cantons voisins, ne rentrait guère au Clos que vers sept heures, pour souper tête à tête avec sa femme ou un ami en tiers, quelque fermier des environs, invité à venir jaser, à la veillée. La maison du Clos qu'ils habitaient était un ancien manoir un peu délabré vers les ailes, séparé de la ferme, placé au fond d'une seconde cour, et quoique ce manoir fût divisé en plusieurs appartements, qu'il y eût une salle à manger et un salon de compagnie où Jeanne avait rangé, avec un orgueil douloureux, toute la richesse mobilière qu'elle avait de son père, c'est-à-dire quelques vieux portraits de famille des Feuardent, cependant elle et son mari mangeaient sur une table à part, dans leur cuisine, ne croyant pas déroger à leur dignité de maîtres ni compromettre leur autorité, en restant sous les yeux de leurs gens.
C'est une idée du temps présent, où le pouvoir domestique a été dégradé comme tous les autres pouvoirs, de croire qu'en se retirant de la vie commune, on sauvegarde un respect qui n'existe plus. Il ne faut pas s'abuser: quand on s'abrite avec tant de soin contre le contact de ses inférieurs, on ne préserve guère que ses propres délicatesses, et qui dit délicatesse, dit toujours un peu de faiblesse par quelque côté. Certainement si les mœurs étaient fortes comme elles l'étaient autrefois, l'homme ne croirait pas que s'isoler de ses serviteurs fût un moyen de se faire respecter ou redouter davantage. Le respect est bien plus personnel qu'on ne pense. Nous sommes tous plus ou moins soldats ou chefs dans la vie; eh bien! avons-nous jamais vu que les soldats en campagne fussent moins soumis à leurs chefs, parce qu'ils vivent plus étroitement avec eux? Jeanne le Hardouey et son mari avaient donc conservé l'antique coutume féodale de vivre au milieu de leurs serviteurs, coutume qui n'est plus gardée aujourd'hui (si elle l'est encore) que par quelques fermiers représentant les anciennes mœurs du pays. Jeanne-Madelaine de Feuardent, élevée à la campagne, la fille de Louisine-à-la-hache, n'avait aucune des fausses fiertés ou des pusillanimes répugnances qui caractérisent les femmes des villes. Pendant que la vieille Gotton préparait le souper, elle dressa elle-même le couvert. Elle dépliait une de ces belles nappes ouvrées, éblouissantes de blancheur et qui sentent le thym sur lequel on les a étendues, quand maître le Hardouey entra, suivi du curé de Blanchelande, qu'il avait rencontré, dit-il, au bas de l'avenue qui menait au Clos.
—Jeanne, fit-il, v'là monsieur le curé que j'ai rencontré dans ma tournée d'après les vêpres, et que j'ai engagé, comme c'est dimanche, à venir souper avec nous.
Jeanne accueillit le curé comme elle avait accoutumé de le faire. Elle le voyait souvent, et souvent elle lui avait donné de l'argent ou du blé pour les pauvres de la paroisse; car, religieuse d'éducation et royale de cœur, Jeanne était aumônière, comme disaient les mendiants du pays, qui ôtaient leur bonnet de laine grise, quand ils parlaient d'elle.
Cette libéralité, qui s'exerçait parfois à l'insu de maître le Hardouey, était une raison pour que le curé vînt fréquemment au Clos. Il n'y était guère attiré par le maître du logis, qui avait acheté des biens d'Église, et dont la réputation était, pour cette raison, loin d'être bonne.
Le Temps, qui jette sur toutes choses, grain à grain, une impalpable poussière, laquelle, sans l'histoire, finirait par couvrir les événements les plus hauts, le Temps a déjà répandu son sable niveleur sur bien des circonstances d'une époque si peu éloignée, et nous n'avons plus la note juste que donnaient les sentiments d'alors. Un acquéreur des biens d'Église inspirait à peu près l'horreur qu'inspire le voleur sacrilége, et il n'y a guère que la raison immortelle de l'homme d'État qui comprenne bien aujourd'hui ce qu'avait de grand et de sacré une opinion qui paraît excessive aux esprits lâches et perdus de la génération actuelle. Au sortir de ces guerres civiles, le curé de Blanchelande avait besoin de se rappeler son ministère de paix et de miséricorde, pour ne pas regarder Thomas le Hardouey comme un ennemi. Aussi n'était-ce qu'en considération de Jeanne qu'il acceptait les politesses du riche propriétaire, son paroissien. Ce dernier les faisait, du reste, un peu par déférence pour sa femme, et aussi par cet esprit de faste grossier et d'hospitalité bruyante, l'attribut de tous les parvenus. Le curé, d'un autre côté, avait en lui tout ce qui fait pardonner d'être prêtre aux esprits irréligieux, bornés et sensuels, comme était le Hardouey et comme il en est tant sorti du giron du dix-huitième siècle. L'abbé Caillemer était ce qu'on appelle un homme à pleine main, de joviale humeur, rond d'esprit comme de ventre, ayant de la foi et des mœurs, malgré son amour pour le cidre en bouteille, le gloria et le pousse-café, trois petits écueils contre lesquels, hélas! vient échouer quelquefois la mâle sévérité d'un clergé né pauvre, et dont la jeunesse n'a pas connu les premières jouissances de la vie. L'abbé Caillemer ajoutait à toutes ces qualités vulgaires de n'avoir point, dans son être extérieur, ce caractère de dignité sacerdotale que la basse classe des esprits ne peut souffrir, parce qu'il lui impose, et qu'elle est obligée de le respecter.