—Quand j'ai rencontré monsieur le curé, fit le fermier en s'asseyant à sa table, étincelante de pots d'étain, et en s'adressant à sa femme, il n'était pas seul, il avait avec lui un confrère. Et si ce n'était pas un confrère, et que je ne craignisse pas de manquer de respect à monsieur le curé, je dirais qu'il a plutôt l'air d'un diable que d'un prêtre. Je l'ai invité aussi à notre repas, quoique, par ma foi, Jeannine, vous eussiez bien pu, toute hardie que vous êtes, en avoir peur.
Jeanne sourit, mais la pommette de sa joue brûlait.
—Je sais, dit-elle; je l'ai vu aux vêpres et au salut.
—C'est l'abbé de la Croix-Jugan, ma chère madame, fit le curé, en nouant sa serviette sous son menton pour ne pas gâter, en mangeant, sa belle soutane des dimanches, et vous avez tort de prendre pour de la fierté, je vous l'ai déjà dit, maître le Hardouey, le refus qu'il a fait de souper avec nous ce soir, car je sais, de source certaine, qu'il est invité, depuis huit jours, chez Mme la comtesse de Montsurvent.
—Humph! fit le Hardouey d'un ton défiant et incrédule, ne dites pas que celui-là n'est pas fier, monsieur le curé. Je ne suis pas déniché d'hier matin, et me connais encore à l'air des hommes... Mais Dieu de Dieu! où donc a-t-il pris ses effroyables blessures qui lui ont retourné le visage comme un soc de la charrue retourne un champ?
—Ah! sainte mère de Dieu! fit le curé, qui avalait ore profundo une large cuillerée de soupe aux choux, c'est une assez tragique histoire!
Et, commère comme il était, il entama l'histoire de l'abbé de la Croix-Jugan.
—C'était, apprit-il à ses hôtes, le quatrième fils du marquis de la Croix-Jugan, l'un des plus anciens noms du Cotentin avec les Toustain, les Hautemer et les Hauteville. Selon la coutume de la noblesse de France, l'aîné de la Croix-Jugan avait succédé aux biens considérables de son père, et, plus tard, avait émigré. Le cadet, entré dans la Maison du Roi, était, au commencement de la Révolution, lieutenant aux gardes du Corps, et avait été, au 10 août, massacré en défendant la porte de Marie-Antoinette. Le troisième, sur le berceau duquel on avait mis le ruban de l'ordre de Malte, était allé, vers quinze ans, rejoindre son oncle le commandeur, et commencer ce qu'on appelait les caravanes. Enfin, le dernier de tous, celui dont il était question, obligé d'être prêtre pour obéir à la loi des familles nobles de ce temps, et destiné à devenir, bien jeune encore, évêque de Coutances et abbé de l'abbaye de Blanchelande, n'était encore que simple moine quand la Révolution éclata.
—Et une bonne abbaye que Blanchelande! fit maître le Hardouey, et qui valait gros à l'abbé! C'était là une maison de bénédiction pour ceux qui l'habitaient. On n'y riait pas que du bout des dents, comme saint Médard, et on n'y chantait pas que du plain-chant, comme dans votre église, monsieur le curé. On y passait le temps joyeusement à l'époque où le Talaru menait le diocèse comme un ivrogne mène sa jument, et jarnigoi! ce n'est pas menterie, monsieur le curé, car j'ai vu, moi, cet évêque d'ancien régime et tous les moines de l'abbaye!..
—Allons, allons, maître Thomas, dit le curé en interrompant amicalement les souvenirs peu respectueux de son paroissien, je ne veux pas savoir ce que vous prétendez avoir vu, et, d'ailleurs, vous êtes un petit brin mauvaise langue et peut-être mauvaise vue et mauvaise mémoire par-dessus le marché. Je sais qu'il y a eu bien des abus et bien du péché, même dans l'Église, et que notre seigneur de Talaru, qui avait été officier de cavalerie, n'avait pas assez oublié l'esprit de son premier état. Mais à tout péché miséricorde, d'autant qu'il est mort comme un saint dans les tristesses de l'émigration! Dieu lui a fait la grâce d'expier, par sa mort, le scandale qu'il avait causé pendant sa vie.