Et alors, elle raconta sa rencontre avec le berger sous le porche du vieux Presbytère, et la menace qu'il lui avait jetée et qu'elle n'avait pu oublier.
La Clotte l'écouta en jetant sur elle un regard profond.
—Il y a d'autres anguilles sous roche, dit-elle en hochant la tête. La fille de Louisine-à-la-hache n'a pas peur des sornettes que débitent les bergers pour effrayer les fileuses. Je ne dis pas qu'ils n'aient pas de méchants secrets pour faire mourir les bêtes et se venger des maîtres qui les ont chassés; mais qu'est-ce qu'un de ces misérables pourrait faire contre mademoiselle de Feuardent? Vous avez autre chose que ça sur l'esprit, mon enfant...
Mais Jeanne le Hardouey resta muette, et la Clotte, qui semblait chercher la pensée de Jeanne dans sa vieille tête, à elle, fouillait les cheveux gris de sa tempe creusée, avec le bout de son aiguille à bas, comme on cherche une chose perdue dans les cendres d'un foyer éteint, et continuait à la dévisager de ses redoutables yeux pers.
—Vous qui avez connu tant de monde, la Clotte, dit, après quelques minutes de silence, Jeanne le Hardouey, qui succombait enfin à sa pensée secrète, avez-vous connu, dans les temps, un abbé de la Croix-Jugan?
—L'abbé de la Croix-Jugan! Jéhoël de la Croix-Jugan! qu'on appelait le frère Ranulphe de Blanchelande! s'écria tout à coup la Clotte, redevenue Clotilde Mauduit, avec le frémissement d'un souvenir qui galvanisait sa vieillesse, si je l'ai connu! Oui, ma fille; mais pourquoi me demander cela? Qui vous a parlé de l'abbé de la Croix-Jugan? Je ne l'ai que trop connu, ce Jéhoël. C'était avant la révolution. Il était moine à l'abbaye. Sa famille l'y avait mis presque au sortir de son enfance; et ma jeunesse, à moi, quand je l'ai connu, commençait déjà à se passer. On disait que, comme tant d'autres prêtres de grande famille, il n'avait pas de vocation, mais que, toujours, chez les la Croix-Jugan, le dernier des enfants était moine depuis des siècles. Si je l'ai connu! oh! ma fille, comme je vous connais! Il sortait bien souvent de son monastère, et il s'en venait chez le seigneur de Haut-Mesnil les jours qu'ils appelaient leur jour de sabbat, et il voyait là de terribles spectacles pour un homme qui devait un jour porter la mitre et la croix d'abbé. Jéhoël de la Croix-Jugan! comme l'appelaient Remy Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil et ses amis, car ils ne lui donnaient jamais son nom religieux de frère Ranulphe, alors qu'il était avec eux, quoiqu'il portât la soutane blanche et son manteau de chanoine de Saint-Norbert par dessus, quand il venait au château, entre l'office et matines. J'ai ouï dire qu'ils voulaient, en lui donnant son nom de gentilhomme, lui enfoncer dans le cœur un dégoût encore plus profond que celui qu'il avait pour son état de prêtre, et je n'ai pas de peine à croire que cela ait été l'idée de pareils réprouvés, mon enfant!
—Comment était-il quand vous l'avez connu? fit avidement Jeanne-Madelaine.
—Je vous l'ai dit, ma fille, il était bien jeune alors, dit la Clotte, oui, jeune d'âge; mais qui le voyait ou l'entendait ne l'aurait pas dit, car il était sombre comme un vieux. Jamais son visage ne s'éclaircissait. On disait qu'il n'était pas heureux d'être moine, mais ce n'était pas, malgré sa grande jeunesse, un homme à se plaindre et à porter la tonsure qui lui brûlait le crâne moins fièrement qu'il n'eût fait un casque d'acier. Il était haut comme le ciel, et je crois que l'orgueil était son plus grand vice. Car je vous l'ai déjà dit, mon enfant, nous étions là, au château de Haut-Mesnil, une troupe d'affolées, et jamais, au grand jamais, je n'ai entendu dire que l'abbé de la Croix-Jugan ait oublié sa robe de prêtre avec aucune de nous.
—Pourquoi donc, s'il était ce que vous dites, repartit Jeanne, allait-il au château de Haut-Mesnil?