—Pourquoi? qui sait pourquoi, ma fille? dit la Clotte. Il trouvait là des seigneurs comme lui, des gens de sa sorte, et des occupations qui lui plaisaient plus que les offices de son abbaye. Il n'était pas né pour faire ce qu'il faisait... Il chassait souvent, tout moine qu'il fût, avec les seigneurs de Haut-Mesnil, de la Haye et de Varanguebec, et c'était toujours lui qui tuait le plus de loups ou de sangliers. Que de fois je l'ai vu, à la soupée, couper la hure saignante et les pattes boueuses de la bête tuée le matin et les plonger dans le baquet d'eau-de-vie, à laquelle on mettait le feu, et dont on nous barbouillait les lèvres. Oh! ma fille, je ne vous dirai pas les blasphèmes et les abominations qu'il entendait alors. «Tiens, lui disait Richard de Varanguebec en lui versant cette eau-de-vie à feu, leur régal de démons, tu aimes mieux ça que le sang du Christ, buveur de calice!» Mais il continuait de boire en silence, sombre comme le bois de Limore, et froid comme un rocher de la mer, devant les excès dont il était témoin... Non, ce n'était pas un homme comme un autre que Jéhoël de la Croix-Jugan! Quand la révolution est venue, il a été un des premiers qui aient disparu de son cloître. On raconte qu'il a passé dans le Bocage, et qu'il a tué autant de Bleus qu'il avait jadis tué de loups... Mais pourquoi me parlez-vous de l'abbé de la Croix-Jugan, ma fille?... interrompit la Clotte, en laissant là ses souvenirs, vers lesquels elle s'était précipitée, pour revenir à la question de Jeanne le Hardouey.

—C'est qu'il est revenu à Blanchelande et qu'hier il était aux vêpres, mère Clotte, répondit Jeanne-Madelaine.

—Il est revenu! fit avec éclat la vieille femme. Vous êtes sûre qu'il est revenu, Jeanne de Feuardent? Ah! si vous ne vous trompez pas, je me traînerai sur mon bâton jusqu'à l'église pour le revoir. Il a été mêlé à une mauvaise et coupable jeunesse, mais dont le souvenir me poursuit toujours. Quelquefois je crois, reprit-elle en fermant ses yeux ardents et rigides comme si elle regardait en elle-même, oui, je crois que les vices qu'on a eus vous ensorcellent, car pourquoi, moi que voilà sur le bord de ma fosse, désiré-je revoir ce Jéhoël de la Croix-Jugan?

—D'autant que vous ne le reconnaîtriez pas, mère Clotte! dit Jeanne. Quand vous le reverrez, on peut vous défier de dire que c'est lui. On raconte que, dans un moment de désespoir, quand il a vu les Chouans perdus, il s'est tiré d'une arme à feu dans le visage. Dieu n'a pas permis qu'il en soit mort, mais il lui a laissé sur la face l'empreinte de son crime inaccompli pour en épouvanter les autres, et peut-être pour lui en faire horreur à lui-même. Nous en avons tous tremblé hier, à l'église de Blanchelande, quand il y a paru.

—Quoi! reprit la Clotte avec un sentiment d'étonnement, Jéhoël de la Croix-Jugan n'a plus son beau visage de saint Michel qui tue le dragon! Il l'a perdu sous le fer du suicide, comme nous, qui l'avons trouvé si beau, nous, les mauvaises filles de Haut-Mesnil, nous avons perdu notre beauté aussi sous les chagrins, l'abandon, les malheurs du temps, la vieillesse! Il est jeune encore, lui, mais un coup de feu et de désespoir l'a mis d'égal à égal avec nous! Ah! Jéhoël, Jéhoël! ajouta-t-elle avec cette abstraction des vieillards, qui les fait parler, quand ils sont seuls, aux spectres invisibles de leur jeunesse, tu as donc porté les mains sur toi et détruit cette beauté sinistre et funeste qui promettait ce que tu as tenu! Que dirait Dlaïde[5] Malgy, si elle vivait et qu'elle te revît?

[5] Dlaïde, abréviation normande du nom d'Adélaïde. Nous l'écrivons comme on le prononce dans le pays.

(Note de l'Auteur.)

—Qu'était-ce que Dlaïde Malgy, mère Clotte? dit Jeanne le Hardouey toute troublée, et dont l'intérêt s'accroissait à mesure que parlait la vieille femme.

—C'était une de nous et la meilleure peut-être, fit la Mauduit; c'était l'amie de votre mère, Jeanne de Feuardent. Mais, hélas! Louisine, qui était sage, ne put sauver Dlaïde Malgy par ses conseils. La pauvre enfant se perdit, comme toutes les hanteuses du château de Haut-Mesnil, comme Marie Otto, Julie Travers, Odette Franchomme, et Clotilde Mauduit avec elles, toutes filles orgueilleuses, qui aimèrent mieux être des maîtresses de seigneurs que d'épouser des paysans, comme leurs mères. Vous ne savez pas, Jeanne de Feuardent, vous ne saurez jamais, vous qui avez été forcée d'épouser un vassal de votre père, ce que c'est que l'amour de ces hommes qui, autrefois, étaient les maîtres des autres, et qui se vantaient que la couleur du sang de leurs veines n'était pas la même que celle de notre sang. Allez! il était impossible d'y résister. Dlaïde Malgy l'apprit par sa propre expérience. Elle fut une des plus folles de ces folles qui livrèrent leur vertu à Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil et à ses abominables compagnons. Mais aussi qu'elle en fut punie! Ah! nous avons toutes été châtiées! Mais elle fut la première qui sentit la main de Dieu s'étendre comme un feu sur elle. Au sein de toutes ces perditions dans lesquelles se consumaient nos jeunesses, elle aima Jéhoël de la Croix-Jugan, le beau et blanc moine de Blanchelande, comme elle n'avait aimé personne, comme elle ne croyait pas, elle qui avait été si rieuse et si légère de cœur, qu'on pût aimer un homme, un être fait avec de la terre et qui doit mourir! Elle ne s'en cacha point. Belle, amoureuse, devenue effrontée, elle croyait facile de se faire aimer... Mais elle s'abusa. Elle fut méprisée pour sa peine. Nous n'étions pas dans les passions de ce Jéhoël, s'il en avait. Roger de la Haye, Richard de Varanguebec, Jacques de Néhou, Lucas de Lablaierie, Guillaume de Hautemer, se moquèrent de l'amour méprisé de Dlaïde. «Fais ta belle et ta fière, maintenant! disaient-ils. Tu n'as pas même su mettre le feu à la robe d'amadou d'un moine. Tu as trouvé ton maître, ton maître qui ne veut pas de toi.» Elle, exaspérée par leurs railleries, jura qu'il l'aimerait. Mais ce serment fut un parjure... Jéhoël avait des pensées qu'on ne savait pas. L'acier de son fusil de chasse était moins dur que son cœur orgueilleux, et le sang des bêtes massacrées qu'il rapportait sur ses mains du fond des forêts, il ne l'essuya jamais à nos tabliers! Nous ne lui étions rien! Un soir, Dlaïde, devant nous toutes, dans un de ces repas qui duraient des nuits, lui avoua son amour insensé... Mais, au lieu de l'écouter, il prit au mur un cor de cuivre, et, y collant ses lèvres pâles, il couvrit la voix de la malheureuse des sons impitoyables du cor, et lui sonna longtemps un air outrageant et terrible, comme s'il eût été un des Archanges qui sonneront un jour le dernier jugement! Je vivrais cent ans, Jeanne-Madelaine, que je n'oublierais pas ce mouvement formidable, et l'action cruelle de ce prêtre, et l'air qu'il avait en l'accomplissant! Pour Dlaïde, elle en tomba folle tout à fait. La pauvre tête perdue s'abandonna aux faiseuses de breuvages, qui lui donnèrent des poudres pour se faire aimer. Elle les jetait subtilement, par derrière, dans le verre du moine, à la soupée; mais les poudres étaient des menteries. Rien ne pouvait empoisonner l'âme de Jéhoël. Tout indigne qu'il fût, Dieu gardait-il son prêtre? ou l'Esprit des ténèbres se servait-il de l'oint du Seigneur pour mieux maîtriser le cœur de Dlaïde?... Exemple effroyable pour nous toutes, mais qui ne nous profita pas! Dlaïde Malgy passa bientôt pour une possédée et une coureuse de guilledou, dans tout le pays. Les femmes se signaient quand elles la rencontraient le long des chemins, ou assise contre les haies, presque à l'état d'idiote, tant elle avait le cœur navré! D'aucuns disaient qu'elle n'était pas toujours si tranquille... et que, la nuit, on l'avait vue souvent se rouler, avec des cris, sur les têtes de chat de la chaussée de Broquebœuf, hurlant de douleur, au clair de lune, comme une louve qui a faim. C'était peut-être une invention que cette dirie de la chaussée de Broquebœuf... mais ce qui est certain, c'est que, dans le temps, quand nous allions nous baigner dans la rivière, je comptai bien des meurtrissures, bien des places bleues sur son pauvre corps, et quand je lui demandais: «Qu'est-ce donc que ça? où t'es-tu mise?...» elle me disait, dans son égarement: «C'est une gangrène qui me vient du cœur et qui me doit manger partout.» Ah! sa beauté et sa santé furent bientôt mangées. La toux la prit. C'était la plus faible d'entre nous. Mais la maladie et son corps, qui se fondait comme un suif au feu, ne l'empêchèrent point de mener la vie que nous menions à Haut-Mesnil. Ce n'étaient pas des délicats que les débauchés qui y vivaient! L'amour de la Malgy pour Jéhoël, sa maladie, sa maigreur, sa langueur, qu'elle enflammait en buvant du genièvre, comme on boit de l'eau quand on a soif, ce qui fit bientôt trembler les mains, bleuir les lèvres, perdre la voix, rien n'arrêta les forcenés dont elle était entourée. Ils aimaient, disaient-ils, à monter dans le clocher quand il brûle! et ils se passaient de main en main cette mourante, dont chacun prenait sa bouchée, cette fille consumée, qui flambait encore par dedans, mais pas pour eux! Ils l'ont tuée ainsi, l'infortunée! Ça ne fut pas long... Mais pourquoi pâlissez-vous, Jeanne de Feuardent? s'écria, en s'interrompant, Clotilde Mauduit, épouvantée du visage de Jeanne. Ah! ma fille, Jéhoël a-t-il encore le don d'émouvoir les femmes, maintenant qu'il n'est plus le beau Jéhoël d'autrefois? A-t-il encore cette puissance diabolique qu'on crut longtemps accordée par l'enfer à ce prêtre glacé, puisque, malgré le changement de son visage, vous pâlissez, ma fille, rien qu'à m'en entendre parler?...

La femme des passions avait vu l'éclair souterrain qu'elles jettent parfois du fond d'une âme.