Maître Thomas le Hardouey n'aimait pas de voir sa femme aller chez la Clotte, sur laquelle il partageait toutes les opinions du pays. Il fallait le caractère de Jeanne et l'empire de ce caractère sur un homme grossièrement passionné comme le Hardouey pour qu'il supportât les visites que sa femme faisait à cette vieille, qui n'était bonne, pensait-il, qu'à monter la tête à une femme sage, et il n'en parlait jamais qu'avec une rancune concentrée.
—Ah! la vieille Clotte, c'est une Chouanne, dit-il, et c'est trop juste qu'un ancien chef de Chouans aille la visiter, dès son débotté dans le pays! Elle en a caché plus d'un dans ses couvertures, la vieille gouge! et les chouettes ne s'abattent que sur l'arbre où d'autres chouettes ont déjà perché.—Mais comme Jeanne prenait cet air sévère qui lui imposait toujours:—Vous aussi, Jeannine, ajouta-t-il en riant d'un air faux, vous êtes un petit brin aristocrate; c'est de souche chez vous, et vous ne vous plaisez que trop avec des gens comme cette vision de Bréha de la Clotte et ce nouveau venu d'abbé.
—Ils ont connu mon père, fit gravement Jeanne. Ce mot produisit l'effet qu'il produisait toujours entre eux, un silence. Le nom de son père était comme un bouclier sacré que Jeanne-Madelaine dressait entre elle et son mari, et qui la couvrait tout entière; car, si ennemi des nobles qu'il fût, comme tous les hommes d'extraction populaire qui ne haïssent la noblesse que par vanité ou par jalousie, Thomas le Hardouey était très-flatté, au fond, d'avoir épousé une fille de naissance; et le respect qu'elle avait pour la mémoire de son père, malgré lui, il le partageait.
Du reste, ce jour-là et les jours suivants, il ne fut question au Clos, ni de l'abbé de la Croix-Jugan ni de la Clotte. On n'en parla plus. Jeanne-Madelaine enferma ses pensées dans son tour de gorge, dit Tainnebouy, et continua de s'occuper de son ménage et de son faire-valoir comme par le passé. Les mois s'écoulèrent: les temps des foires vinrent et elle y alla. Elle se montra enfin la même qu'elle avait été jusqu'alors et qu'on l'avait toujours connue. Elle était si forte! Seulement le sang qu'elle avait tourné, croyait maître Tainnebouy, parla pour elle! Il lui était monté du cœur à la tête le jour où elle avait rencontré l'abbé de la Croix-Jugan chez la Clotte, et jamais il n'en redescendit. Comme une torche humaine, que les yeux de ce prêtre extraordinaire auraient allumée, une couleur violente, couperose ardente de son sang soulevé, s'établit à poste fixe sur le beau visage de Jeanne-Madelaine. «Il semblait, monsieur, me disait l'herbager Tainnebouy, qu'on l'eût plongée, la tête la première, dans un chaudron de sang de bœuf.» Elle était belle encore, mais elle était effrayante tant elle paraissait souffrir! Et la comtesse Jacqueline de Montsurvent ajoutait qu'il y avait des moments où, sur la pourpre de ce visage incendié, il passait comme des nuées, d'un pourpre plus foncé, presque violettes, ou presque noires; et ces nuées, révélations d'affreux troubles dans ce malheureux cœur volcanisé, étaient plus terribles que toutes les pâleurs! Hors cela, qui touchait à la maladie, et qui finit par inquiéter maître Thomas le Hardouey et lui faire consulter le médecin de Coutances, on ne sut rien, pendant bien longtemps, du changement de vie de Jeanne-Madelaine; et, cependant, cette vie était devenue un enfer caché, dont cette cruelle couleur rouge qu'elle portait au visage était la lueur.
IX
En 1611, un prêtre de Provence, nommé Louis Gaufridi, fut accusé d'avoir ensorcelé une jeune fille. Cette fille était noble et s'appelait Madelaine de la Palud. La procédure du procès existe. On y trouve détaillés des faits de possession aussi nombreux qu'extraordinaires. La science moderne, qui a pris connaissance de ces faits, et qui les explique ou croit les expliquer, ne trouvera jamais le secret de l'influence d'un être humain sur un autre être humain dans des proportions aussi colossales. En vain prononce-t-on le mot d'amour. On veut éclairer un abîme par un second abîme qu'on creuse dans le fond du premier. Qu'est-ce que l'amour? Et comment, et pourquoi naît-il dans les âmes?
Madelaine de la Palud, qui appartenait à la société éclairée de son époque, déposa que Gaufridi l'avait ensorcelée, seulement en lui soufflant sur le front. Gaufridi était jeune encore, il était beau, il était surtout éloquent. Shakespeare a écrit quelque part: «Je mépriserais l'homme qui, avec une langue, ne persuaderait pas à une femme ce qu'il voudrait.» Et, d'ailleurs, que les motifs de l'abbé Gaufridi fussent d'un fanatique, d'un insensé ou d'un homme qui faisait habilement servir le diable à ses passions; qu'ils fussent purs ou impurs, qu'importe! il avait voulu exercer une action énergique sur Madelaine de la Palud, et on sait la magie invincible, le coup de baguette de la volonté! Mais l'abbé de la Croix-Jugan était, comme il le disait lui-même, un restant de torture; il effrayait et tourmentait le regard. Il ne voulait pas, il n'a jamais voulu inspirer à Jeanne de la haine ou de l'amour. La comtesse de Montsurvent m'a juré ses grands dieux que, malgré les bruits qui coururent, et dont maître Louis Tainnebouy avait été pour moi l'écho, elle le croyait parfaitement innocent du malheur de Jeanne. Seulement, ce que la vieille comtesse croyait savoir, parce qu'elle avait connu l'ancien moine, les gens de Blanchelande l'ignoraient, et c'est surtout ce qu'on ne comprend pas qu'on explique. L'esprit humain se venge de ses ignorances par ses erreurs.
D'un autre côté, la vie de l'abbé de la Croix-Jugan prêtait merveilleusement aux imaginations étrangères. Il avait, ainsi que l'avait dit Barbe Causseron, la servante du curé, fieffé la maison du bonhomme Bouët, auprès des ruines de l'Abbaye, et il y vivait solitaire comme le plus sauvage hibou qui ait jamais habité un tronc d'arbre creux. Le jour, on ne l'apercevait guère qu'à l'église de Blanchelande, enroulé, comme le premier jour qu'on l'y vit, dans le capuchon de son manteau noir qu'il portait par-dessus son rochet, et dont les plis profonds, comme des cannelures, lui donnaient quelque chose de sculpté et de monumental. Toujours sous le coup d'une punition épiscopale pour avoir manqué aux Saints Canons et à l'esprit de son état en guerroyant avec un fanatisme qu'on accusait d'avoir été sanguinaire, il ne lui était permis ni de dire la messe ni de confesser. L'Église, qui a le génie de la pénitence, lui avait infligé la plus sévère, en lui interdisant les grandes fonctions militantes du prêtre. Il était tenu seulement d'assister à tous les offices, sans étole, et il n'y manquait jamais. Hors les jours fériés, où il venait à l'église de Blanchelande, on ne le rencontrait guère dans les environs que de nuit ou au crépuscule. Ancienne habitude de Chouan, disaient les uns; noire mélancolie, disaient les autres; chose singulière et suspecte, disaient à peu près tous. Quelques esprits, à qui les circonstances politiques d'alors donnaient une défiance raisonneuse, prétendaient que cet abbé-soldat, toujours dangereux, cachait des projets de conspiration et de reprise de guerre civile dans sa solitude, et que cet isolement calculé servait à voiler des absences, des voyages et des entrevues avec des hommes de son parti. Qui a bu boira, disaient les sages. Par exception à leur immémorial usage, peut-être que les sages ne se trompaient pas. D'un dimanche à l'autre, on voyait la petite maison de l'abbé de la Croix-Jugan, fenêtres et porte strictement fermées. Nul bruit ne se faisait entendre de l'écurie, où son cheval entier hennissait, se secouait et frappait si fort la dalle de ses pieds ferrés, quand il y était, qu'on l'entendait à trente pas de là, sur la route.