Les malins qui passaient le long de cette maison, morne et muette, se disaient tout bas avec une brusquerie cynique: «Il fait plus de pèlerinages que de prières, cet enragé moine-là!» Mais, le dimanche suivant, les malins retrouvaient le noir capuchon dans la stalle de chêne, avec la ponctualité rigide et scrupuleuse du prêtre et du pénitent.
Or il y avait un peu plus d'un an que le mystérieux abbé menait cette vie impénétrable, quand, un soir de Vendredi Saint, après Ténèbres, deux femmes qui sortaient de l'église, et qui se dirent bonsoir à la grille du cimetière, prirent, en causant, le chemin du bourg.
L'une d'elles était Nônon Cocouan, la couturière en journée; l'autre, Barbe Causseron, la servante de l'honnête curé Caillemer. C'étaient toutes les deux ce qu'on appelle de ces langues bien pendues qui lapent avidement toutes les nouvelles et tous les propos d'une contrée et les rejettent tellement mêlés à leurs inventions de bavardes, que le diable, avec toute sa chimie, ne saurait comment s'y prendre pour les filtrer. Barbe était plus âgée que Nônon. Elle n'avait jamais eu la beauté de la couturière. Aussi, servante de curé dès sa jeunesse, à cause du peu de tentations qu'elle aurait offertes aux imaginations les moins vertueuses, elle avait le sentiment de son importance personnelle, et plus qu'avec personne, ce sentiment s'exaltait-il avec une dévote comme l'était Nônon! «Elle approchait de MM. les prêtres,» disait Nônon avec une envie respectueuse. Ce mot-là éclairait bien leurs relations. Que n'eût-elle pas donné, Nônon Cocouan, pour être à la place de Barbe Causseron, eût-elle dû en prendre, par-dessus le marché, le bec pincé, les reins de manche à balai et le teint jaune, sec et fripé comme une guezette[6] de l'année dernière! La Barbe Causseron, cette insupportable précieuse de cuisine, avait des manières si endoctrinantes de dire: «Ma fille,» à Nônon Cocouan, que celle-ci ne les eût probablement point souffertes sans cette grande position qui lui consacrait Barbe, «d'approcher MM. les prêtres,» et qui était, pour elle, la chimère, caressée dans son cœur, des derniers jours de sa vieillesse, car Nônon voulait mourir servante de curé.
[6] Dans la langue du pays, la branche de laurier bénit qu'on rapporte chez soi le jour des Rameaux et qu'on attache à la ruelle des alcôves.
(Note de l'Auteur.)
—Barbe, dit Nônon avec cet air de mystère qui précède tout commérage chez les dévotes, vous qui êtes d'Église, ma très-chère fille, est-ce que notre vénérable seigneur de Coutances, a relevé de son interdiction M. l'abbé de la Croix-Jugan?
—D'abord, ma fille, il n'est pas interdit, il n'est que suspens, répondit la Causseron, avec un air de renseignement et de savoir qui faisait de sa coiffe plate le plus bouffon des bonnets de docteur. Mais nenni! point que je sache, ma fille. La suspense est toujours maintinte. Nous n'avons rien reçu de l'évêché. Il y a plus de quinze jours que le piéton n'a rien apporté au presbytère, et m'est avis que les pouvoirs, s'ils étaient remis à M. l'abbé de la Croix-Jugan, passeraient par les mains de M. le curé de Blanchelande. Il n'y a pas là-dessus la seule difficulté!
Et Barbe se rengorgea sur ce mot, pris au vicaire de la paroisse, qui le bredouillait et en fermait toutes ses démonstrations en chaire, quand la difficulté qu'il niait commençait de lui apparaître.
—C'est drôle alors! fit Nônon, marchant de conserve avec Barbe et comme se parlant à elle-même.