—Qui? drôle? repartit Barbe curieuse, avec un filet de vinaigre rosat dans la voix.

—C'est que, dit Nônon en se rapprochant comme si les haies des deux bords du chemin avaient eu des oreilles, c'est que j'ai vu, il n'y a qu'un moment, maîtresse le Hardouey, qui n'était point dans son banc pendant qu'on a chanté Ténèbres, se glisser dans la sacristie, et je suis sûre et certaine qu'il n'y avait dans la sacristie que M. l'abbé de la Croix-Jugan.

—Vous vous serez trompée, ma fille, répondit Barbe compendieusement et les yeux baissés avec discrétion.

—Nenni, fit Nônon, je l'ai parfaitement vue et comme je vous vois, Barbe. J'étais toute seule dans la nef, et ce qui est resté de monde après Ténèbres priait au sépulcre. Les deux confessionnaux de la chapelle de la Vierge et du bas de l'église étaient pleins. Vous savez qu'il y en a un autre tout vermoulu auprès des fonts, qui servait dans le temps à feu le curé de Neufménil, quand il venait confesser ses pratiques à Blanchelande. Le custô[7] y renferme à présent des bouts de cierges brûlés et les chandeliers de cuivre qui ont été remplacés par les chandeliers d'argent. Eh bien! sur mon salut éternel, croyez-le si vous voulez maintenant, maîtresse le Hardouey est sortie de là, bien enveloppée dans sa pelisse, et a gagné tout doucement, à petits pas et en chaussons, par la contre-allée, le chœur de l'église, où M. l'abbé de la Croix-Jugan faisait sa méditation dans sa stalle, et, pour lors, il s'est levé et ils s'en sont allés dans la sacristie tous les deux.

[7] Le custô (patois). C'est le nom que dans les villages du fond de la Manche on donne au sacristain, et nous l'avons écrit comme on le prononce.

(Note de l'auteur.)

—Si vous êtes bien sûre de l'avoir vue, reprit Barbe, qui ne voulait pas nier une minute de plus ce qu'elle grillait d'envie de croire vrai, je dis comme vous, Nônon, que c'est un peu étonnant, ça! Car quelle affaire peut avoir maîtresse le Hardouey avec l'abbé de la Croix-Jugan, qui ne confesse pas et qui ne parle pas à trois personnes, en exceptant M. le curé?

—Vère! dit Nônon. C'est la pure vérité ce que vous dites. Mais voulez-vous que de trois personnes à qui il parle, je vous en nomme deux auxquelles il cause p'us souvent p'-têtre que vous ne pensez?

Barbe s'arrêta dans le chemin, et regardant Nônon comme une vieille chatte qui regarde une jatte de crème:

—Vous êtes donc instruite? fit-elle avec une papelardise ineffable.