—Ah! ma chère dame Barbe, s'écria Nônon, je suis couturière à la journée. Je n'ai pas, comme vous, le bonheur, et l'honneur, ajouta-t-elle en parenthèse ravisée, de rester dans un presbytère, toute la semaine des sept jours du bon Dieu, à soigner le dîner de MM. les prêtres et à raccommoder les effets de M. le curé. Il faut que je me lève matin et que je revienne tard à Blanchelande. Je suis obligée de trotter partout, dans les environs, pour de l'ouvrage, et voilà pourquoi je sais et j'apprends bien des choses que vous, avec tous vos mérites, ma chère et respectable fille, vous ne pouvez réellement pas savoir.

—Est-ce que vous avez appris quelque chose, dit Barbe que la curiosité démangeait et commençait de cuire, ayant rapport à maîtresse le Hardouey et à l'abbé de la Croix-Jugan?

—Oh! rien du tout! répondit Nônon, qui aimait, au fond, Jeanne-Madelaine, mais qui cédait au besoin de commérer ancré au cœur de toutes les femmes; seulement l'abbé de la Croix-Jugan et maîtresse le Hardouey se connaissent plus qu'ils ne paraissent; c'est moi qui vous le dis! L'abbé, qui est un ancien Chouan et un seigneur, ne met pas, bien entendu, le bout de son pied chez un acquéreur de biens d'Église, comme ce le Hardouey; mais il voit Jeanne-Madelaine, qui est une Feuardent, une fille de condition, chez la vieille Clotte. Et c'est bien souvent qu'il y va et qu'il l'y rencontre, m'a conté la petite Ingou, qu'on envoie à l'école, dès qu'ils arrivent, ou à jouer aux callouets toute seule au fond du courtil.

—Chez la vieille Clotte! fit Barbe Causseron, atroce comme une fille qui, pendant toute sa vie, n'a jamais senti le cruel bonheur d'avoir un cœur aimé du sien, et à qui la faute et la douleur n'ont point appris la miséricorde. Chez cette Marie-je-t'en-prie, malade de ses vices! joli lieu de rendez-vous pour un prêtre et une femme mariée! Pas possible, ma chère: ce serait une chose trop affreuse, par exemple! Je ne la croirai, celle-là, que quand je l'aurai vue. Il n'y a pas sur ça la seule difficulté.

—Mon Dieu, Barbe, repartit Nônon, qui était bonne, elle, comme un reste de belle fille indulgente; le mal n'est pas si grand, après tout! On ne peut pas avoir de mauvaises pensées sur cet abbé, qui ferait plus peur qu'autre chose à une femme, avec son visage dévoré.. Jamais, au grand jamais, on n'a rien dit de Jeanne. Sa réputation est nette comme l'or. Et pourtant, il y a eu bien des jeunes gens amoureux d'elle, soit ici, à Blanchelande, soit à Lessay! Si donc ils se voient chez la Clotte c'est qu'il y a peut-être là-dessous quelque manigance de chouannerie. La Clotte a été suspectée d'être une Chouanne dans le temps, et vous vous rappelez qu'ils l'ont tousée, comme on disait alors, sur la place du Marché. Ils croient pouvoir se fier à elle pour quelque chose qui tient à c'te chouannerie, mais il n'y a pas d'autre mal que ça à penser, bien sûr!

—C'est égal, dit la Causseron, restée défiante, quoiqu'elle ne trouvât pas de réponse au raisonnement très-sensé de Nônon, je dois avertir M. le curé, tout de même. Si c'est ce que vous dites, la sacristie de l'église de Blanchelande ne doit pas être un nid à Chouans qui se cachent. Et d'ailleurs, pourquoi toute cette chouannerie qui n'a que trop duré, maintenant que les églises sont rouvertes et que nous r'avons nos curés? Ce prêtre m'a toujours épeurée, fit-elle; on dit de lui bien des choses terribles. Il ferait mettre à sac tout Blanchelande avec ses comploteries contre le gouvernement. S'il était vraiment pénitent, depuis le temps, monseigneur l'Évêque lui aurait remis ses pouvoirs de confesser et de dire la messe. Il faut qu'il soit bien enragé, au contraire, puisqu'il entraîne une femme comme maîtresse le Hardouey dans son péché. Mon doux Jésus! qu'est-ce qu'ils peuvent bien avoir fait, tous deux, dans la sacristie? Et peut-être en ce moment qu'ils y sont encore! Ah! certainement j'en parlerai à M. le curé, et dès ce soir, en lui servant sa collation de jeûne. Ne m'en détournez pas. Adieu, ma fille. Je suis tenue en conscience, et sous peine de péché mortel, d'avertir M. le curé de ce qui se passe. Il n'y pas là-dessus la seule difficulté.—Et après avoir lâché ce flux saccadé de paroles, elle se mit à trottiner sous le vent qui la poussait,—un vent sec et froid de Semaine Sainte,—qui n'avait cessé de souffler aux jupes et au mantelet de nos deux flanières et qui emporta leurs propos par-dessus les haies. En effet, c'est à partir de cette journée qu'à Lessay et à Blanchelande, on commença de joindre ensemble les noms de Jeanne le Hardouey et de l'abbé de la Croix-Jugan.

Nônon Cocouan ne s'était pas trompée. Elle avait très-bien vu Jeanne le Hardouey entrer dans la sacristie de l'église de Blanchelande et elle avait très-bien deviné, avec son bon sens dépourvu de malice, «que quelque chouannerie couvait là-dessous.» C'était de cela qu'il retournait, en effet. L'abbé de la Croix-Jugan faisait depuis plus de six mois servir Jeanne le Hardouey à ses desseins. Il la voyait fréquemment chez la Clotte. Il avait jugé sans doute, avec ce regard suraigu des hommes appelés à gouverner les autres hommes,—car, d'après toutes les observations de la comtesse de Montsurvent, il était de cette race-là,—le profit qu'il pouvait tirer de Jeanne-Madelaine. Mariée comme elle l'était à un cultivateur-herbager, elle pouvait, sous prétexte d'aller au marché de Coutances et aux foires du pays, porter des lettres, des informations, des signaux convenus aux chefs du parti royaliste cachés ou dispersés dans les environs. Qui aurait suspecté une femme dans la position de Jeanne, laquelle continuait de faire, et sans plus, ce qu'elle avait fait toute sa vie? D'un autre côté, par la nature ferme de son âme, par le souvenir ardent et fier de sa naissance, par l'humiliation de son mariage, par les sentiments nouveaux et extraordinaires qu'il voyait en elle et qui entr'ouvraient, de temps en temps, ce masque rouge de sang extravasé, que les révoltes d'un cœur trop concentré avaient moulé sur son visage, Jeanne offrait à l'abbé de la Croix-Jugan un instrument que rien ne fausserait, et il l'avait saisi comme tel. Ce Jéhoël qui, à dix-huit ans, était resté muet et indifférent à l'amour fauve et sans frein d'Adélaïde Malgy, le moine blanc et pâle, qui semblait l'archange impassible de l'orgie, tombé du ciel, mais relevé au milieu de ceux qui chancelaient autour de lui, devait être un de ces hommes mauvais à rencontrer dans la vie pour les cœurs tendres qui savent aimer. C'était une de ces âmes tout en esprit et en volonté, composées avec un éther implacable, dont la pureté tue, et qui n'étreignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme le feu mystique, que des choses invisibles, une cause, une idée, un pouvoir, une patrie! Les femmes, leurs affections, leur destinée, ne pèsent rien dans les vastes mains de ces hommes, vides ou pleines des mondes qui les doivent remplir. Or, par cela même qu'il était tout cela, Jéhoël ne pouvait-il donc pas, dans l'intérêt de la cause à laquelle il s'était dévoué, et quoique prêtre, et quoiqu'il n'eût pas voulu inspirer à Jeanne une passion coupable, souffler de ses lèvres de marbre dans la forge allumée de ce cœur qui se fondait pour lui, malgré sa force, comme le fer finit par devenir fusible dans la flamme?