Car, il faut bien le dire, il faut bien lâcher le grand mot que j'ai retardé si longtemps: Jeanne-Madelaine aimait d'amour l'abbé Jéhoël de la Croix-Jugan. Que si, au lieu d'être une histoire, ceci avait le malheur d'être un roman, je serais forcé de sacrifier un peu de la vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour ne fût pas traité d'impossible, comment et par quelles attractions une femme bien organisée, saine d'esprit, d'une âme forte et pure, avait pu s'éprendre du monstrueux défiguré de la Fosse. Je me trouverais obligé d'insister beaucoup sur la nature virile de Jeanne, de cette brave et simple femme d'action, pour qui le mot familièrement héroïque: «Un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval,» semblait avoir été inventé. Dieu merci, toute cette psychologie est inutile. Je ne suis qu'un simple conteur. L'amour de Jeanne, que je n'ai point à justifier, qu'il fût venu à travers l'horreur, à travers la pitié, à travers l'admiration, à travers vingt sentiments, impulsions ou obstacles, possédait le cœur de cette femme avec la furie d'une passion qui, comme la mer, a dévoré tout ce qui barrait son passage, et cet amour, auquel avait résisté longtemps Jeanne-Madelaine, commençait enfin d'apparaître aux yeux les moins clairvoyants. Extraordinaire même pour ceux à qui la réflexion enseigne quelle aliénation de toutes les facultés humaines est l'amour, que ne dut-il pas être pour les esprits qui entouraient Jeanne, pour tous ces paysans cotentinais parmi lesquels elle vivait! A ses propres yeux même, Jeanne-Madelaine dut pendant longtemps—ainsi qu'on l'a cru et qu'on le croyait encore du temps de maître Tainnebouy—être ensorcelée. La prédiction menaçante du berger s'était peu à peu enfoncée dans son âme. D'abord elle en avait bravé et insulté l'influence, mais la force de ce qu'elle éprouvait l'y fit croire. Autrement elle n'aurait rien compris à tout ce qui se passait en elle. Quand elle pensait à l'objet de son amour: «Suis-je dépravée?» se disait-elle; et ce doute rendait son amour plus profond... plus marqué du caractère de la bête dont il est parlé dans l'Apocalypse, et qui, pour les âmes, est le sceau de la damnation éternelle. L'histoire de la Malgy ne lui sortait point de la pensée; elle se croyait réservée à une fin pareille; mais, d'une autre trempe que cette fille violente et faible, elle s'était imposé le devoir de cacher la passion qui la minait et de ne révéler à personne l'énigme cruelle de sa vie. Illusion commune aux âmes fortes! On croit pouvoir cacher la folie de son cœur, et, de fait, on la dissimule pendant un laps de temps qui use la vie; mais tout à coup voilà que la honteuse folie a paru; voilà que tout le monde en parle et que chacun s'en récrie, sans qu'on sache même comment pareille chose a pu arriver!
Et pour Jeanne, ce moment-là était venu. A dater de cette première révélation faite à la servante du curé Caillemer par Nônon Cocouan, des bruits vagues, un mot dit par-ci et par-là, des souffles plutôt que des mots, mais des souffles qui vont tout à l'heure devenir un orage, commencèrent à circuler sur la pauvre Jeanne. D'abord on parla, comme Nônon, de chouannerie... Mais, comme le pays resta tranquille, comme l'abbé de la Croix-Jugan ne fit aucune démonstration extérieure qui prouvât que le chef de Chouans, toujours soupçonné en lui, malgré son attitude de pénitent, vivait et agissait, on perdit peu à peu l'idée qu'on avait eue d'abord pour expliquer les espèces de relations qui existaient entre lui et maîtresse le Hardouey. La cause royaliste était, en effet, désespérée, et les efforts de cette âme à la Witikind qui respirait sous le capuchon ténébreux de l'ancien moine n'aboutirent jamais à réveiller autour de lui les âmes lassées des gentilshommes, ses compagnons d'armes. Les jours tombant les uns sur les autres sans amener d'événement, et les entrevues chez la Clotte entre l'abbé de la Croix-Jugan et Jeanne restant aussi fréquentes que par le passé, on vit des étonnements qui avaient l'air sournois des soupçons. «Ma foi, disaient beaucoup de bonnes têtes, maîtresse le Hardouey a beau être une fille de condition, une demoiselle de Feuardent, et l'abbé de la Croix-Jugan, une face criblée et couturée, pire que si toutes les petites véroles de la terre y avaient passé... le diable est bien malin, et si j'étais maître Thomas, je ne me soucierais guère des accointances de ma femme avec ce prêtre qui, malgré ses airs d'aujourd'hui, n'a jamais beaucoup tenu à sa robe, puisqu'il s'est défroqué si vite pour aller aux Chouans.» Ces sortes de réflexions, faites en passant, finirent par acquérir une consistance qu'involontairement la malheureuse Jeanne augmenta. Elle souffrait alors des peines cruelles. Elle était arrivée à cette crise de l'amour où les épreuves du dévouement ne suffisent plus à l'apaisement du sentiment qu'on éprouve. D'ailleurs, ces preuves elles-mêmes devenaient impossibles à donner. Elle avait multiplié pendant longtemps les courses les plus périlleuses, pour le compte de cet abbé, qui ne pensait qu'à relever sa cause abattue, portant des dépêches à la faire fusiller, toute femme qu'elle fût, si elle eût été arrêtée. Quand, à Blanchelande, on la croyait à Coutances pour quelque affaire de son mari, elle était sur la côte qui n'est éloignée de Lessay que d'une faible distance, et elle remettait elle-même aux hommes intrépides qui, comme Quintal ou le fameux Des Touches lui-même, portaient la correspondance du parti royaliste en Angleterre, les lettres de l'abbé de la Croix-Jugan. Cette vie aventureuse et qui la soutenait n'était plus possible. L'abbé avait perdu sa dernière espérance... et il avait serré autour de lui, et avec la rage qui autrefois avait armé son espingole, ce camail brûlant dans lequel il faudrait désormais mourir! Jeanne sentait bien que même l'œil de cet homme ne la regardait plus depuis qu'il avait été obligé d'abandonner ses desseins. Avec l'élévation de son caractère, et religieuse comme elle l'était, elle dut terriblement souffrir des mouvements désordonnés qui l'entraînaient vers ce prêtre, dont l'âme était inaccessible. Elle se vit, au fond de son cœur, déshonorée; de tels supplices ne se gardent pas éternellement enfermés sous un tour de gorge, comme l'avait dit maître Tainnebouy, et on ne put s'empêcher de les voir, malgré les efforts de Jeanne-Madelaine pour les cacher. Une fois aperçus, une fois cette grande question posée dans Blanchelande: «Qu'a donc cette pauvre maîtresse le Hardouey?» Dieu sait tout ce qu'on put ajouter. Sa pure renommée était flétrie.—C'est précisément dans ce temps-là que maître Louis avait connu Jeanne.
«Monsieur, me racontait-il avec des accents que je ne puis oublier; je vous l'ai déjà dit, depuis bien longtemps avant cette époque, l'entendement n'y était plus, et elle avait bien l'air de ce qu'elle était. J'ai vu souvent qu'on lui parlait, et elle ne vous répondait pas; mais elle vous regardait d'un grand œil mort, comme celui d'une génisse abattue, elle qui avait eu des yeux à casser toutes les vitres d'une cathédrale! Toute sa faisance-valoir, qui était la plus considérable du pays, ne lui était de rien. Elle aimait encore à monter sa pouliche et aller au marché; mais à la maison, plus de femme, monsieur, plus de ménagère, plus de maîtresse le Hardouey, mais une arbalète rompue, une anatomie dans un coin! Quand le Hardouey, qui n'était pas, c'est vrai, une grande sorte d'homme, mais qui l'aimait à sa manière, après tout, comme la suite ne l'a que trop prouvé, lui demandait ce qu'elle avait et pourquoi elle était comme ça, elle disait qu'elle ne savait pas ce qui lui bouillait dans la tête; et par le bœuf de la sainte crèche! elle était bien fondée à parler ainsi, car son visage avait l'air d'une fournaise, vère! d'un four à chaux qui flambe dans la nuit! Je suis bien souvent resté devant à songer qu'elle était perdue. Maître le Hardouey la conduisit lui-même, et à plusieurs fois, aux médecins de Coutances; mais les médecins ne pouvaient rien à ce qui n'était pas une maladie d'homme ou de femme, monsieur! Et à preuve que le malin esprit était fourré là-dedans, et qu'elle savait la griffe qui l'avait blessée et qui la tenait, c'est que le curé Caillemer lui conseilla de faire une neuvaine à la bonne Vierge de la Délivrande, et que, religieuse comme elle l'avait toujours été, elle ne voulut pas! C'était là le dernier degré de sortilége et de misère, monsieur: elle ne voulait pas guérir! Elle aimait le sort qu'on lui avait jeté. Les uns parlaient du berger du vieux probytère, les autres de l'abbé de la Croix-Jugan, et, croyez-moi, monsieur... c'étaient de terribles et ordes remarques qu'on faisait alors sur maîtresse le Hardouey, à Blanchelande, au bourg de Lessay et plus loin,—et je n'ai jamais su bien tirer au clair ce qu'on racontait; mais, vrai comme nous v'là dans c'te lande, pour qui, comme moi, nombre de fois les vit à l'église, lui, cet abbé noir comme la nuée dans sa stalle, et elle, rouge comme le feu de la honte dans son banc, ne lisant plus dans son livre de messe, debout quand il fallait être assise, assise quand il fallait être à genoux, il n'y a pas moyen de penser que le maître de cette misérable ensorcelée ait été un autre que ce prêtre, qui semblait le démon en habit de prêtre, et qui s'en venait braver Dieu jusque dans le chœur de son église,—sous la perche de son crucifix!»
X
C'est à l'époque dont maître Louis Tainnebouy, le brave fermier du Mont-de-Rauville, me parlait en ces termes, qu'un soir la vieille Clotte, qui avait filé à sa porte une bonne partie de la relevée, arrêta, fatiguée, le mouvement de son rouet. Elle regarda autour d'elle et appela la petite Ingou.
—Petiote! fit-elle.
Mais Petiote ne répondit pas. La maison de la Clotte, détruite maintenant, s'élevait à peu de pieds de terre, sur la route qui conduisait de Blanchelande au bourg de Lessay, et elle n'avait pour voisinage, à deux ou trois portées de fusil, sur le bord opposé du chemin, que la chaumière de la mère Ingou, dont la petite fille venait, chaque jour, aider la Clotte dans son pauvre ménage. Ce jour-là, cette petite, qui avait de bonne heure rangé le fait de la vieille Clotte, tentée par la beauté de la soirée et ces derniers rayons du soir qui conseillent le vagabondage, avait pris ses sabots sans bride à chaque main, et s'était mise à dévaler le bout de la route en pente qui conduisait chez sa mère, élevant sous ses pieds nus de ces tourbillons de poussière chers aux enfants de tous les pays. C'était pour se procurer cette joie d'enfant que la petite Ingou avait oublié de dire «qu'elle s'en allait» à la Clotte, et n'avait pas pensé à rentrer son rouet dans la maison. Or la Clotte, infirme et qui avait besoin de ses deux mains pour s'appuyer sur son bâton et gagner péniblement le fond de sa demeure, était tout à fait incapable de rentrer le rouet dont elle s'était servie une partie du jour, à son seuil... «Comment ferai-je?» se disait-elle, quand elle aperçut, se dirigeant vers elle, maîtresse le Hardouey.
Elle venait lentement, la pauvre Jeanne. Elle ne marchait plus comme autrefois de ce pas ferme et rapide qui avait été le sien. Il y avait dans sa démarche quelque chose d'appesanti et de frappé, dont rien ne peut donner l'idée. Sa grande coiffe blanche, ce cimier de batiste qui allait si bien à sa physionomie décidée, elle ne la portait plus haut et d'un front léger. Et sans les velours noirs qui la rattachaient sous le menton, peut-être serait-elle tombée, tant la tête que cette coiffe couvrait s'inclinait maintenant sous la pensée fixe qu'elle emportait à son front, comme le taureau emporte la hache qui l'a frappé! En voyant de loin venir cette femme dont elle avait connu naguère la beauté et surtout la force, les yeux secs de la fière Clotilde Mauduit qui avait pleuré, disait-elle, toutes les larmes de son corps sur les ruines de sa jeunesse, ressentirent la moiteur d'une dernière larme, la dernière goutte de la pitié. Elle savait toute l'histoire de Jeanne. Dès le premier jour, si on se le rappelle, elle avait soupçonné tout ce que ce fatal indifférent de Jéhoël, qui avait tué Dlaïde Malgy de désespoir, apporterait de malheur à la fille de Loup de Feuardent, et elle l'en avait avertie.