—A quelle heure est-il parti? dit Le Hardouey qui se rappelait l'heure où il était dans la lande et où il regardait dans le fatal miroir des bergers.
—Ma fé, il était nuit close, répondit la Mahé, et il n'avait pas l'idée de bouger de chez lui de tout le soir. Je l'y avais laissé, disant son bréviaire, au coin du feu; mais c'est un homme si agité, et dont la tête donne tant d'occupation à son corps, qu'il m'a souvent dit; «Je ne sortirai pas ce soir, Simone,» que je l'ai trouvé parti, le lendemain, dès patron-jaquet, et la clef de la maison sous la pierre où il est convenu que j'la mettrons, pour la trouver, quand l'un des deux rentre. Seulement c'te nuit, il n'est pas parti, comme une fumée, sans qu'on le voie et sans qu'on sache où il est allé, car j'l'ai rencontré vers dix heures sur son cheval noir qui passait dans le bas du bourg. J'reconnaîtrais le pas de son cheval et sa manière de renifler quand je n'y verrais goutte comme les taupes et quand je serais aveugle comme le fils Crépin, de sorte que je me dis en moi-même: «Ça doit être M. l'abbé de la Croix-Jugan qui passe là.» Lui qui y voit dans la nuit comme un cat, car il a été Chouan, vous savez! m'a dit avec cette voix du commandement qui vous coupe le sifflet, quand il parle: «C'est toi, la Simone! Mme la comtesse de Montsurvent, qui est malade, vient de m'envoyer chercher et je pars! Tu trouveras la clef à la place ordinaire.» T'nez, mon cher monsieur Le Hardouey, v'nez quant et moi, et regardez là... sous c'te pierre. Vous n'êtes pas un voleur, vous, et j'peux bien vous le dire... C'est là qu'il met toujours sa clef. Et vous l'voyez, la v'là qui s'y trouve.—Et en effet, elle prit une clef sous une pierre qu'elle souleva dans le petit mur de la cour, et l'ayant tournée dans la serrure, ils entrèrent tous deux, lui comme elle. Elle, pour faire son ménage accoutumé; lui, ne sachant trop à quel instinct de défiance il obéissait, mais voulant voir.
C'était la construction élémentaire de toute maison en Normandie, que la maison du bonhomme Bouët, fieffée par l'abbé de la Croix-Jugan. Il y avait au rez-de-chaussée tout simplement un petit corridor, avec deux pièces, l'une à droite, l'autre à gauche, faisant cuisine et salle, et, au premier étage, deux chambres à coucher. Simone Mahé et le Hardouey entrèrent dans la salle d'en bas, et quand elle eut poussé les volets de la fenêtre, le Hardouey, qui regardait autour de lui avec une investigation ardente, reconnut cette salle du miroir qui ne s'effaçait pas de sa mémoire et qu'il revoyait toujours en fermant les yeux.
—Vous êtes pâle comme la mort, dit Simone. Est-ce que vous auriez du mal chez vous, maître le Hardouey, que vous venez si matin pour parler à M. l'abbé de la Croix-Jugan? Qué qu'il y a? Auriez-vous des malades au Clos? Vous savez bien, ajouta-t-elle avec l'air mystérieux qu'on prend en parlant de choses redoutables, que M. l'abbé de la Croix-Jugan ne confesse pas. Il est suspens.
Mais le Hardouey n'écoutait guère le bavardage de la Mahé. Il s'était approché de la cheminée, et du bout de son pied de frêne il remuait fortement les cendres de l'âtre avec un air si préoccupé et si farouche que la Mahé commença d'avoir peur.
—Oui, dit-il, se croyant seul et parlant haut, comme dans les préoccupations terribles, v'là le feu dans lequel ils ont fait cuire mon cœur, et c'est sous ce crucifix qu'ils l'ont mangé!
Et, d'un coup de son pied de frêne, il frappa le crucifix avec furie, l'abattit et l'ayant poussé dans les cendres, il sortit en poussant des jurements affreux. La Mahé, comme elle disait, eut les bras et les jambes cassés par un tel spectacle. Elle crut que le Hardouey était la proie de quelque abominable démon. Elle se signa de terreur, mais sa peur devenant plus forte dans cette solitude, elle se hâta de s'en aller.
—Le lit n'est pas défait, dit-elle, et si je restais là toute seule plus longtemps, je crois, sur mon âme, que j'en mourrais de frayeur.
Et s'en retournant, elle rencontra la mère Ingou et sa fillette, qui toutes deux allaient laver leur pauvre linge au lavoir. Elles se souhaitèrent la bonne journée. Le lavoir n'était pas tout à fait sur la route qu'avait à suivre Simone Mahé pour regagner le bas du bourg, mais la flânerie, qui est aux vieilles femmes ce qu'est dans le nez du buffle l'anneau de fer par lequel on le mène, fit suivre à la Mahé le chemin du lavoir avec l'autre commère.
—Je sis de l'aisi, lui dit-elle; M. l'abbé de la Croix-Jugan est à Montsurvent depuis hier soir. Si vous v'lez que je vous aide, mère Ingou, je puis bien vous donner un coup de battoir.