Et elle l'accompagna moins pour l'aider quoiqu'elle ne manquât pas de l'obligeance qu'ont les pauvres gens entre eux, que pour lui raconter ce qui lui démangeait la langue, et ce qu'elle appelait la lubie de maître Thomas le Hardouey.

—En vous en venant, dit-elle, vous n'avez pas rencontré maître le Hardouey, mère Ingou?... Je l'ai trouvé, dès le réveil-minet, planté à la porte de M. l'abbé de la Croix-Jugan, plus pâle que le linge que vous avez sur le dos et les yeux tout troublés. Qu'est-ce qu'un homme sans religion, un acquéreur de biens de prêtre, un terroriste vient faire de si à bonne heure chez M. de la Croix-Jugan? que je me suis dit à mon à-part; mais, ma chère, les jambes me tremblent, rien que d'y penser? C'n'était rien que l'air qu'il avait. Il est entré avec moi dans la salle de M. l'abbé, et alors!!!...

Et elle raconta ce qu'elle avait vu, mais avec des circonstances nouvelles et plus horribles encore, écloses tout à coup sur cette langue de flânière, qui chante d'elle-même, comme les oiseaux, un langage dans lequel la responsabilité de ces pauvres diablesses (chrétiennement, il faut le croire du moins) n'est pour rien.

—Ah! dit la mère Ingou, j'crais ben qu'vous avez été épeurée! mais vous savez bien les diries, mère Mahé, sur la femme de maître le Hardouey et sur l'abbé de la Croix-Jugan. Et c'était sans doute cha qui tenait le Hardouey de si bon matin.

Alors elles ne s'arrêtèrent plus. Elles se débondèrent. Comme tout le monde à Blanchelande et à Lessay, elles recevaient l'influence des bruits qui couraient sur l'ancien moine et sur cette maîtresse le Hardouey qu'on avait vue si brillante de santé et d'entendement, et qui était tombée, sans qu'on sût même ce qu'elle avait, dans un état si digne de pitié. Elles interrogèrent l'enfant qui les suivait et qui portait le savon gris et les battoirs, sur le nombre de fois qu'elle avait vu Jeanne-Madelaine et l'abbé de la Croix-Jugan chez la Clotte, sur ce qu'ils faisaient quand ils y étaient; mais la petite ne savait rien. L'imagination des deux vieilles ne chômait pas pour cela, et elle remplissait tous les vides qu'il y avait dans les dépositions de la jeune enfant.

C'est en commérant ainsi qu'elles arrivèrent enfin au lavoir, situé de côté sur la route, au bout d'un petit pré qui s'en allait en pente, jusqu'à ce lavoir naturel que les hommes n'avaient pas creusé et qui n'était qu'une mare d'eau de pluie, assez profonde, sur cailloutis.

—Tiens, il y a du monde déjà, si mes vieux yeux ne me trompent pas, dit la mère Ingou en entrant dans le pré; la pierre est prise et nous allons être obligées d'espérer.

—C'n'est pas une lessivière, mère Ingou, dit Simone, car en venant, j'aurions entendu le bruit du battoir.

—Nenni-da! c'est le pâtre du vieux probytère qui aiguise son coutet sur la pierre du lavoir, fit la petite Ingou, dont les yeux d'émérillon dénichaient les plus petits nids dans les arbres.