—I'ne s'en ira pas donc du pays? dit la mère Mahé à sa compagnonne.
Ni l'une ni l'autre n'aimait ces bergers suspects à toute la contrée, mais la Misère unit ses enfants et de ses bras décharnés les rapproche dans la vie, comme sa fille, la Mort, étreint les siens dans le tombeau. Les bergers errants causaient moins d'effroi à des porte-haillons comme ces deux femmes qu'à ces riches qui avaient des troupeaux de vaches dont ils pouvaient tourner le lait par leurs maléfices, et des champs dont ils versaient parfois le blé dans une nuit. Parce qu'un de ces pâtres sinistres était là, au moment où elles le croyaient peut-être bien loin, elles ne s'en effrayèrent pas davantage et elles descendirent la pente du pré jusqu'à lui.
D'ailleurs, quand elles arrivèrent contre le lavoir, il avait fini d'aiguiser son couteau sur la pierre où les lavandières battent et tordent leur linge, et il l'essuyait dans les herbes.
—Vous v'nez à bonne heure, la mère Ingou, dit alors le pâtre à la bonne femme, et si vous n'avez pas paoû de tremper vot' linge dans de l'iau de mort, v'là vot' pierre; lavez!
—Quéque vous voulez dire avec votre iau de mort, berger? dit la mère Ingou, laquelle ne manquait ni d'un certain bon sens, ni de courage. Est-ce que vous pensez nous épeurer?
—Que nenni! dit le pâtre, faites ce qui vous plaira, mais je vous dis, mè, que si vous trempez votre linge ichin, i' sentira longtemps la charogne, et même quand il sera sequié!
—V'là de vilains propos si matin, sous cette sainte lumière bénie du bon Dieu! dit la bonne femme avec une poésie naïve dont certainement elle ne se doutait pas. Laissez-nous en paix, pâtre! J'n'ai jamais vu l'iau si belle qu'à ce matin.
Et de fait, le lavoir, encaissé par un côté dans l'herbe, étincelait de beaux reflets d'agate, sous le ciel d'opale d'une aube d'été. Sa surface lisse et pure n'avait ni une ride, ni une tache, ni une vapeur. Quant à l'autre côté du lavoir, comme l'eau de pluie qui le formait n'était pas contenue par un bassin pavé à cet effet, elle allait se perdre dans une espèce de grand fossé couvert de joncs, de cresson et de nénuphars.
—Vère, reprit le berger pendant que la mère Ingou dénouait son paquet au bord du lavoir et que Simone Mahé et la petite, moins courageuses, commençaient de regarder avec inquiétude ce pâtre de malheur, planté là, debout, devant elles,—vère, l'iau est belle comme bien des choses au regard, mais au fond... mauvaise! Quand tout à l'heure j'affilais mon coutet sur c'te pierre, je m'disais: V'là de l'iau qui sent la mort et qui gâtera mon pain, et v'là pourqué vous m'avez veu l'essuyer si fort dans les herbes et le piquer dans la terre, car la terre est bienfaisante, quand vous avez dévalé le pré. Créyez-mè si vous v'lez, mère Ingou, fit-il en étendant son bâton vers le lavoir avec une assurance enflammée, mais je suis sûr comme de ma vie qu'il y a quéque chose de mort, bête ou personne, qui commence de rouir dans cette iau.