XIV

La nouvelle de la mort de Jeanne le Hardouey se répandit dans Blanchelande avec la rapidité naturelle aux événements tragiques qui viennent sur nous, comme par les airs, tant les retentissements en sont électriques et instantanés! Jeanne-Madelaine s'était-elle noyée volontairement? Était-elle victime d'un désespoir, d'un accident ou d'un crime? Questions qui se posèrent, voilées et funèbres, dans tous les esprits, problèmes qui se remuèrent avec une fiévreuse curiosité dans toutes les conversations, et qui, à bien des années de là, s'y agitaient encore avec une terreur indicible, soit à la veillée des fileuses, soit aux champs sur le sillon commencé, quand une circonstance remettait en mémoire l'histoire mystérieuse de la femme à maître Thomas le Hardouey.

Lorsque la mère Ingou et la mère Mahé prirent la fuite, épouvantées par l'action monstrueuse du berger, pour aller chercher au bourg du secours, hélas! bien inutile, la petite Ingou, qui partageait la terreur des vieilles femmes, s'était enfuie avec elles, mais dans une direction différente. Habituée au chemin qu'elle faisait tous les jours, elle courut à la chaumine de la Clotte.

Quelle nuit celle-ci avait passée! Quand elle avait voulu retenir Jeanne, elle avait bien senti l'amère parole que la malheureuse lui avait jetée, en s'arrachant de ses bras. «J'ai ce que je mérite, pensa-t-elle. Est-ce à moi de parler de vertu?» et tous les souvenirs de sa vie lui étaient tombés sur le cœur. Paralysée, enchaînée à son seuil depuis bien des années, que pouvait-elle faire: empêcher, prévenir? Elle n'avait de puissant que le cœur; et le cœur quand il est seul, si grand qu'il soit, est inutile. Ah! ce qu'elle éprouva fut bien douloureux! Des pressentiments sinistres s'étaient levés dans son âme. L'insomnie visitait souvent son dur grabat avec tous les spectres de sa jeunesse, mais de ses longues nuits passées sans sommeil, aucune n'avait eu le caractère de cette nuit désolée. Ce n'était plus elle dont il était question. C'était de la seule personne qu'elle respectât et aimât dans la contrée. C'était de la seule âme qui se fût intéressée à son sort et à sa solitude depuis que le mépris et l'horreur du monde avaient étendu leurs cruels déserts autour d'elle. Où Jeanne-Madelaine était-elle allée? Qu'avait-elle fait? Cette passion dont elle avait encore les cris dans les oreilles, et la Clotte connaissait l'empire terrible des passions! allait-elle perdre la pauvre Jeanne? A ces cris répondirent bientôt les gémissements des orfraies, qui se mirent, tourterelles effarées et hérissées de la tombe, à roucouler leurs amours funèbres dans les ifs qui bordaient alors la chaussée rompue de Broquebœuf. Comme toutes les imaginations solitaires et près de la nature, la Clotte était superstitieuse. Dans les plus grandes âmes, il y a comme un repli de faiblesse où dorment les superstitions.

Inquiète, fébrile, retournée vainement d'un flanc sur l'autre, elle se souleva et alluma son grasset. On croit, dans les longues insomnies brûler, consumer, à cette lampe qu'on allume, les longues heures, les pensées dévorantes, les souvenirs. On ne brûle rien. Pensées, souvenirs, longues heures, rien ne disparaît. Tout vous reste. Le grasset de la Clotte, avec sa lueur vacillante, fut aussi sombre pour ses yeux que l'était pour ses oreilles le cri rauque et lointain des orfraies expirant tristement dans la nuit. La lumière elle-même doubla les visions dont elle était obsédée. Cette image de Judith qui tue Holopherne et qu'elle avait entre les rideaux de son lit, cette image grossièrement enluminée semblait s'animer sous son regard fasciné. L'épais vermillon de cette image populaire ressemblait à du sang liquide, du vrai sang! La Clotte, qui n'était pas timide, frissonnait. Cette forte stoïcienne avait peur. Elle souffla le grasset. Mais les ténèbres ne noient pas nos rêves. La vision demeure au fond des yeux, au fond du cœur, dans son impitoyable lumière. Assise sur son lit, roulée dans sa méchante camisole, tunique de Nessus de la misère et de l'abandon qu'elle ne devait plus dépouiller, elle posa son front sur ses genoux entrelacés de ses mains nouées, et resta ainsi, absorbée, courbée, jusqu'au point du jour, quand la petite Ingou tourna le loquet et qu'elle ouvrit brusquement la porte, comme si elle avait été poursuivie:

—Quel bruit tu fais, dit-elle, Petiote! Et voyant le visage de l'enfant, elle sentit que l'anxiété de sa nuit se changeait en affreuse certitude.

—Ah! il y a du malheur dans Blanchelande! fit-elle.

—Il y a, dit la petite Ingou d'une voix saccadée par l'émotion et par la course, que maîtresse le Hardouey est morte, et que je v'nons de la trouver au fond du lavoir.

Un cri qui n'était pas sénile, un cri de lionne qui se réveillait, sortit de cette poitrine brisée et s'interrompit sur les lèvres de la Clotte. Son buste incliné sur ses genoux tomba, renversé en arrière, sur le lit, et la tête s'enroula dans les couvertures, comme si une hache invisible l'avait abattue d'un seul coup.

—Jésus-Marie! s'écria l'enfant avec une angoisse effarée qui fuyait la mort et qui semblait la retrouver.