—La v'là écrasée dans son venin, la vipère! fit-il. Allons, garçons! qui a une claie que je puissions traîner sa carcasse dessus?

La question glissa de bouche en bouche, et soudain, avec cette électricité qui est plus rapide et encore plus incompréhensible que la foudre, des centaines de bras rapportèrent pour réponse, en la passant des uns aux autres, la grille du cimetière, arrachée de ses gonds, sur laquelle on jeta le corps inanimé de la Clotte. Des hommes haletants s'attelèrent à cette grille et se mirent à traîner, comme des chevaux sauvages ou des tigres, le char de vengeance et d'ignominie, qui prit le galop sur les tombes, sur les pierres, avec son fardeau. Éperdus de férocité, de haine, de peur révoltée, car l'homme réagit contre la peur de son âme, et alors il devient fou d'audace! ils passèrent comme le vent rugissant d'une trombe devant le portail de l'église, où se tenaient les prêtres rigides d'horreur et livides; et renversant tout sur leur passage, en proie à ce delirium tremens des foules redevenues animales et sourdes comme les fléaux, ils traversèrent en hurlant la bourgade épouvantée et prirent le chemin de la lande... Où allaient-ils? ils ne le savaient pas. Ils allaient comme va l'ouragan. Ils allaient comme la lave s'écoule.

Seulement, chose moins rare qu'on ne croirait, si on connaissait les convulsifs changements des masses, à mesure qu'ils s'avançaient dans leur exécution terrible, ils devenaient moins nombreux, moins ardents, moins furieux! Cette foule, cette légion, cet immense animal multiple, à plusieurs têtes, à plusieurs bras, perdait de sa toison d'hommes aux halliers du chemin. Ses rangs s'éclaircissaient. On voyait les uns se détacher des autres et s'enfuir en silence. On en voyait rester au détour d'une route, et ne pas rejoindre la troupe effrénée et clamante, pris de frisson, de remords, d'horreur lentement venue, mais enfin ressentie et glacée. Ce n'était plus qu'une poignée d'hommes, la lie du flot qui écumait il n'y avait qu'un moment. La conscience du crime revenait sur eux, sur ce fond et bas-fond humain qui s'opiniâtre au crime, quand les coups de violence sont passés! et toujours allant, mais moins vite, elle grandit si fort en eux, cette conscience, qu'elle les arrêta court de son bras, fort et froid comme l'acier. La peur du crime qu'ils venaient de commettre, et qui peu à peu avait décimé leur nombre, prit aussi ces derniers qui traînaient sur sa claie de fer cette femme tuée par eux, assassinée! Une autre peur s'ajouta à cette peur. Ils entraient dans la lande, la lande, le terrain des mystères, la possession des esprits, la lande incessamment arpentée par les pâtres rôdeurs et sorciers! Ils n'osèrent plus regarder ce cadavre souillé de sang et de boue qui leur battait les talons. Ils le laissèrent et s'enfuirent, se dispersant comme les nuées qui ont versé le ravage sur une contrée se dispersent, sans qu'on sache où elles ont passé.

Le silence s'étendit dans ces campagnes, devenues tout à coup solitaires. Il était d'autant plus profond qu'il succédait à des cris. Le clocher de Blanchelande, dont la sonnerie bruyante s'était arrêtée après vingt-quatre heures de continuelles volées, ne fut plus qu'une flèche muette sur laquelle l'ombre montait à mesure que le soleil penchait à l'horizon. Nul bruit ne venait du bourg. L'affreux spectacle qui l'avait sillonné, comme une vision de sang et de colère, avait laissé comme le poids d'une consternation sur ces maisons dont la terreur du matin semblait encore garder les portes. L'après-midi s'allongea dans une morne tristesse; et quand le soir de ce jour de funeste mémoire commença de tomber sur la terre, on n'entendit, dans les lointains bleuâtres, ni le chant mélancoliquement joyeux des vachères, ni les cris des enfants au seuil des portes, ni les claquements fringants du fouet des meuniers regagnant le moulin, assis sur leurs sacs, les pieds ballant au flanc de leurs juments d'allure. On eût dit Blanchelande mort au bout de sa chaussée... Pour qui pratiquait ce pays d'ordinaire vivant et animé à ces heures, il y avait quelque chose d'extraordinaire qui ne se voyait pas, mais qui se sentait... L'abbé de la Croix-Jugan, revenant ce soir-là de chez la comtesse Jacqueline, eut peut-être le sentiment que j'essaye de faire comprendre. Il avait traversé la lande de Lessay sur sa pouliche, noire comme ses vêtements, et depuis qu'il s'avançait vers l'endroit de cette lande où la solitude finissait, il n'avait rencontré âme qui vive. Tout à coup son ardente monture qui portait au vent, fit un écart et se cabra en hennissant... Cela le tira de sa rêverie, car cet homme, renversé sous les débris d'une cause ruinée, cette espèce de Marius vaincu trouvait son marais de Minturnes dans l'abîme de sa propre pensée... Il regarda alors l'obstacle qui faisait dresser le crin sur le cou de sa noire pouliche, et il vit, devant les pieds levés de l'animal, la Clotte sanglante, inanimée, étendue dans la route sur sa claie d'acier.

—Voilà de la besogne de Bleu! dit-il, mettant le doigt sur la moitié de la vérité par le fait de sa préoccupation éternelle, les bandits auront tué la vieille Chouanne.

Et il vida l'étrier, s'approcha du corps de la Clotte, ôta son gant de daim et tourna vers lui la face saignante. Un instant s'écoula, il interrogea les artères. Par un prodige de force vitale comme il s'en rencontre parfois dans d'exceptionnelles organisations, la Clotte, évanouie, remua. Elle n'était pas encore morte, mais elle se mourait.

—Clotilde Mauduit! fit le prêtre de sa voix sonore.

—Qui m'appelle? murmura-t-elle d'une voix faible. Qui? je n'y vois plus.

—C'est Jéhoël de la Croix-Jugan, Clotilde, répondit l'abbé. Et il la souleva et lui appuya la tête contre une butte. Oui, c'est moi. Reconnais-moi, Clotilde. Je viens pour te sauver.