—Non, dit-elle, toujours faible, et elle sourit d'un dédain qui n'avait plus d'amertume, vous venez pour me voir mourir... Ils m'ont tuée...
—Qui t'a tuée? qui? dit impétueusement le prêtre. Ce sont les Bleus, n'est-ce pas, ma fille? insista-t-il avec une ardeur dans laquelle brûlait toute sa haine.
—Les Bleus! fit-elle comme égarée, les Bleus! Augé, c'est un Bleu; c'est le fils de son père. Mais tous y étaient... tous m'ont accablée... Blanchelande... tout entier.
Sa voix devint inintelligible; les noms ne sortaient plus. Seul, son menton remuait encore... Elle ramenait sa main à sa poitrine et faisait ce geste épouvantable de ceux qui agonisent, quand ils semblent écarter de leurs doigts convulsifs les araignées de leurs cercueils. Qui a vu mourir connaît cette effroyable trépidation.
L'abbé la connaissait. Il voyait que la mort était proche.
Il interrogea encore la mourante, mais elle ne l'entendit pas. Elle avait l'absorption de l'agonie... Lui, qui ne savait pas la raison de cette mort terrible qu'il avait là devant les yeux, pensait aux Bleus, sa fixe pensée, et il se disait que tout crime de parti pouvait rallumer la guerre éteinte. Le cadavre mutilé de la vieille Clotte lui paraissait aussi bon qu'un autre pour mettre au bout d'une fourche et faire un drapeau qui ramenât les paysans normands au combat.
—Que se passe-t-il donc? fit-il avec explosion, déjà frémissant, palpitant et frappant la terre de ses bottes à l'écuyère, aux éperons d'argent. Le chef, l'inflexible partisan, se dressa, redevenu indomptable, dans le prêtre, et oubliant, lui, le ministre d'un Dieu de miséricorde, qu'il y avait là une mourante qui n'était pas encore trépassée, il s'enleva à cheval comme s'il eût entendu battre la charge. Lorsqu'il retomba sur sa selle, sa main caressa fiévreusement la crosse des pistolets qui garnissaient les fontes... Le soleil, qui se couchait en face de lui, éclairait en plein son visage cerclé de sa jugulaire de velours noir et haché par d'infernales blessures, auxquelles le feu de sa pensée faisait monter cette écarlate qu'un aveugle célèbre comparait au son de la trompette. Il enfonça ses éperons dans les flancs de la pouliche qui bondit à casser sa sangle. Par un mouvement plus prompt que la pensée, il tira un des pistolets de ses fontes et le leva en l'air, le doigt à la languette, comme si l'ennemi avait été à quatre pas, visionnaire à force de belliqueuse espérance! Ces pistolets étaient ses vieux compagnons. Ils n'avaient, durant la guerre, jamais quitté sa ceinture. Quand la mère Hecquet l'avait sauvé, elle les avait enfouis dans sa cabane. C'étaient ses pistolets de Chouan. Sur leur canon rayé, il y avait une croix ancrée de fleurs de lys qui disait que le Chouan se battait pour le Sauveur, son Dieu, et son Seigneur le roi de France.
Cette croix que le soleil couchant fit étinceler à ses yeux lui rappela l'austère devoir de toute sa vie, auquel il avait si souvent manqué.
—Ah! dit-il, replongeant l'arme aux fontes de la selle, tu seras donc toujours le même pécheur, insensé Jéhoël! La soif du sang de l'ennemi desséchera donc toujours ta bouche impie? Tu oublieras donc toujours que tu es un prêtre? Cette femme va mourir et tu songes à tuer, au lieu de lui parler de son Dieu et de l'absoudre. A bas de cheval, bourreau, et prie!