Et il descendit de sa pouliche comme la première fois.
—Clotilde Mauduit, es-tu morte? lui dit-il en s'approchant d'elle.
Fut-ce une convulsion suprême, mais elle se tordit sur la poussière comme une branche de bois sec dans le feu. Il semblait que la voix du prêtre galvanisât sa dernière heure.
—Si tu m'entends, dit-il, ô ma fille! pense au Dieu terrible vers lequel tu t'en vas monter. Fais, par la pensée, un acte de contrition, ô pécheresse! et quoique indigne moi-même et pénitent, mais prêtre du Dieu qui lie et qui délie, je vais t'absoudre et te bénir.
Et les mains étendues, il prononça lentement les paroles sacramentelles de l'absolution sur ce front offusqué déjà des ombres de la mort. Singulier prêtre, qui rappelait ces évêques de Pologne, lesquels disent la messe, bottés et éperonnés comme des soldats, avec des pistolets sur l'autel. Jamais être plus hautain debout n'avait récité de plus miséricordieuses paroles sur un être plus hautain renversé. Quand ce fut fini: «Elle a passé,» dit-il, et il détacha son manteau et l'étendit sur le cadavre. Puis il prit deux branches cassées dans un ravin et les posa en forme de croix par-dessus le manteau. Le soleil s'était couché dans un banc de brume sombre: «Adieu, Clotilde Mauduit, dit-il, ô complice de ma folle jeunesse, te voilà ensevelie de mes mains! Si un grand cœur sauvait, tu serais sauvée; mais l'orgueil a égaré ta vie comme la mienne. Dors en paix, cette nuit, sous le manteau du moine de Blanchelande. Nous viendrons te chercher demain.» Il remonta à cheval, regarda encore cette forme noire qui jonchait le sol. Son cheval, qui connaissait son genou impérieux, frémissait d'être contenu et voulait s'élancer, mais il le retenait... Sa main baissée sur le pommeau de la selle rencontra par hasard la crosse des pistolets: «Taisez-vous, dit-il, tentations de guerre!» Et conduisant au pas cette pouliche qu'il précipitait d'ordinaire dans des galops qu'on appelait insensés, il s'en alla, récitant à demi-voix, dans les ombres qui tombaient, les prières qu'on dit pour les morts.
XV
Il était nuit noire quand l'abbé de la Croix-Jugan traversa Blanchelande et rentra dans sa maison, sise à l'écart du bourg. Il n'avait rencontré personne. En Normandie, comme ils disent, les paysans se couchent avec les poules, et, d'ailleurs, la scène effrayante du matin avait vidé la rue de Blanchelande, car les hommes se blottissent dans leurs maisons comme les bêtes dans leur tanière, quand ils ont peur. Rappelé par la mort de la Clotte au sentiment de ses devoirs de prêtre, l'abbé de la Croix-Jugan attendit le lendemain, malgré les impatiences naturelles à son caractère, pour s'informer d'un événement dans lequel l'ardeur de sa tête lui avait fait entrevoir la possibilité d'une reprise d'armes. Il sut alors, par la mère Mahé, les détails des horribles catastrophes qui venaient de plonger Blanchelande dans la stupéfaction et l'effroi.
L'une de ces catastrophes avait un tel caractère, que l'autorité qui se refaisait alors en France, au sortir de la révolution, dut s'inquiéter et sévir. Les meurtriers de la Clotte furent poursuivis. Augé, qui fut jugé selon les lois du temps, passa plusieurs mois dans les prisons de Coutances. Quant à ses complices, ils étaient trop nombreux pour pouvoir être poursuivis. La législation était énervée, et, en frappant sur une trop grande surface, on aurait craint de rallumer une guerre dans un pays dont on n'était pas sûr. Quant à la mort de Jeanne le Hardouey, on la considéra comme un suicide. Nulle charge, en effet, au sens précis de la loi, ne s'élevait contre personne. La seule chose qui, dans le mystère profond de la mort de Jeanne, ressemblât à une présomption, fut la disparition de maître Thomas le Hardouey. S'il était entièrement innocent du meurtre de sa femme, pourquoi avait-il quitté si soudainement un pays où il avait de gros biens, et sa bonne terre du Clos, l'admiration et la jalousie des autres cultivateurs du Cotentin?