Était-il mort? S'il l'était, pourquoi sa famille n'avait-elle pas entendu parler de son décès? S'il vivait, et si réellement, coupable ou non, il avait craint d'être inquiété sur le meurtre de sa femme, les jours et les mois s'accumulant les uns sur les autres avec l'oubli à leur suite, et les distractions qui forment le train de la vie et empêchent les hommes de penser longtemps à la même chose, pourquoi ne reparaissait-il pas? Plusieurs disaient l'avoir vu aux îles, à l'île d'Oléron et à Guernesey, mais ils n'avaient pas osé lui parler. Était-ce une vérité? Était-ce une méprise ou une vanterie? car il est des gens qui ont toujours vu ce dont on parle, pour peu qu'ils aient fait quatre pas. Dans tous les cas, maître le Hardouey restait absent. On mit ses biens sous le séquestre, et un si long temps s'écoula qu'on finit par désespérer de son retour.

Mais ce que le train ordinaire de la vie ne diminua point et n'emporta point, comme le reste, ce fut l'impression de terreur mystérieuse, redoublée encore par les événements de cette histoire, qu'inspirait à tout le pays le grand abbé de la Croix-Jugan. Si, comme maître Thomas le Hardouey, l'abbé avait quitté la contrée, peut-être aurait-on perdu à peu près ces idées qui, dans l'opinion générale du pays, avaient fait de lui la cause du malheur de Jeanne-Madelaine. Mais il resta sous les yeux qu'il avait attirés si longtemps et dont il semblait braver la méfiance. Cette circonstance de son séjour à Blanchelande, l'inflexible solitude dans laquelle il continua de vivre, et, qu'on me passe le mot, la noirceur de sa physionomie, sur laquelle des ténèbres nouvelles s'épaississaient de plus en plus, voilà ce qui fixa et dut éterniser à Blanchelande et à Lessay la croyance au pouvoir occulte et mauvais que l'abbé avait exercé sur Jeanne, croyance que maître Louis Tainnebouy avait trouvée établie dans tous les esprits. La mort de Jeanne avait-elle atteint l'âme du prêtre?

—Quand vous lui avez appris qu'elle s'était périe, avait dit Nônon à la mère Mahé, un matin qu'elles puisaient de l'eau au puits Colybeaux, qué qu'vous avez remarqué en lui, mère Mahé?

Rin pus qu'à l'ordinaire, répondit la mère Mahé. Il était dans son grand fauteuil, au bord de l'âtre. , j'étais assise sur mes sabots et je soufflais le feu. J'avais sa voix qui me parlait au-dessus de ma tête et je n'osais guère me retourner pour le voir, car, quoiqu'un chien regarde bien un évêque, che n'est pas un homme bien commode à dévisager. I'm'demanda qué qu'il était arrivé à la Clotte, et quand j' lui eus dit qu'elle avait eu le cœur d'aller à l'enterrement de maîtresse le Hardouey, et que ch'était au bénissement de la tombe qu'ils avaient commencé à la pierrer, oh! alors... savait-il déjà c'te mort de maîtresse le Hardouey ou l'ignorait-il? mais qui m'attendais à un apitoiement de la part de qui, comme lui, avait connu, et trop connu, maîtresse le Hardouey, je fus toute saisie du silence qui se fit dans la salle, car il ne répondit pas tant seulement une miette de parole. Le bois qui prenait craquait, craquait, et je soufflais toujours. La flamme ronflait; mais je n'entendais que c'ha et i' n' remuait pas pus qu'une borne; si bien que j' m' risquai à me r'tourner, mais je n' m'y attardai guère, ma pauvre Nônon, quand j'eus vu ses deux yeux de cat sauvage. Je virai encore un tantet dans la salle, mais ses yeux et son corps ne bougèrent et je le laissai, regardant toujours le feu avec ses deux yeux fixes, qui auraient mieux valu que mes vieux soufflets pour allumer mon fagot.

—V'là tout? fit Nônon triste et déçue.

—V'là tout! vère! reprit la Mahé, en laissant glisser la chaîne du puits, qui emporta le seau au fond du trou frais et sonore, en retentissant le long de ses parois verdies.

—Il n'est donc pas une créature comme les autres? dit Nônon rêveuse, son beau bras que dessinait la manche étroite de son juste appuyé à sa cruche de grès, placée sur la margelle du puits.

Et elle emporta lentement la cruche remplie, pensant que de tous ceux qui avaient aimé Jeanne-Madelaine de Feuardent, elle était la seule, elle, qui l'eût aimée, et ne lui eût pas fait de mal.

Et peut-être avait-elle raison. En effet, la Clotte avait profondément aimé Jeanne-Madelaine, mais son affection avait eu son danger pour la malheureuse femme. Elle avait exalté des facultés et des regrets inutiles par le respect passionné qu'elle avait pour l'ancien nom de Feuardent. Il n'est pas douteux, pour ceux qui savent la tyrannie des habitudes de notre âme, que cette exaltation, entretenue par les conversations de la Clotte, n'ait prédisposé Jeanne-Madelaine au triste amour qui finit sa vie. Quant à l'abbé lui-même, à cette âme fermée comme une forteresse sans meurtrières et qui ne donnait à personne le droit de voir dans ses pensées et ses sentiments, est-il téméraire de croire qu'il avait eu pour Jeanne de Feuardent ce sentiment que les âmes dominatrices éprouvent pour les âmes dévouées qui les servent? Il est vrai qu'à l'époque de la mort de Jeanne, le dévouement de cette noble femme était devenu inutile par le fait d'une pacification que tous les efforts et les vastes intrigues de l'ancien moine ne purent empêcher. Mais quoi qu'il en fût, du reste, la vie de l'abbé n'en subit aucune modification extérieure, et l'on ne put tirer d'induction nouvelle d'habitudes qui ne changèrent pas. L'abbé de la Croix-Jugan resta ce qu'on l'avait toujours connu, et ni plus ni moins. Cloîtré dans sa maison de granit bleuâtre, où il ne recevait personne, il n'en sortait que pour aller à Montsurvent, dont les tourelles, disaient les Bleus du pays, renfermaient encore plus d'un nid de chouettes royalistes; mais jamais il n'y passait de semaine entière, car une des prescriptions de la pénitence qui lui avait été infligée était d'assister à tous les offices du dimanche dans l'église paroissiale de Blanchelande et non ailleurs. Que de fois, quand on le croyait retenu à Montsurvent par une de ces circonstances inconnues qu'on prenait toujours pour des complots, on le vit apparaître au chœur, sa place ordinaire, enveloppé dans sa fière capuce: et les éperons qui relevaient les bords de son aube et de son manteau disaient assez qu'il venait de quitter la selle. Les paysans se montraient les uns aux autres ces éperons si peu faits pour chausser les talons d'un prêtre, et que celui-ci faisait vibrer d'un pas si hardi et si ferme! Hors ces absences de quelques jours, l'abbé Jéhoël, ce sombre oisif auquel l'imagination du peuple ne comprenait rien, tuait le temps de ses jours vides à se promener, des heures durant, les bras croisés et la tête basse, d'un bout de la salle à l'autre bout. On l'y apercevait à travers les vitres de ses fenêtres; et il lassa plus d'une fois la patience de ceux qui, de loin, regardaient cet éternel et noir promeneur.

Souvent aussi il montait à cheval, au déclin du jour, et il s'enfonçait intrépidement dans cette lande de Lessay, qui faisait tout trembler à dix lieues alentour. Comme on procédait par étonnement et par questions à propos d'un pareil homme, on se demandait ce qu'il allait chercher, dans ce désert, à des heures si tardives, et d'où il ne revenait que dans la nuit avancée, et si avancée, qu'on ne l'en voyait pas revenir. Seulement on se disait dans le bourg, d'une porte à l'autre, le matin: «Avez-vous entendu c'te nuit la pouliche de l'abbé de la Croix-Jugan?» Les bonnes têtes du pays, qui croyaient que jamais l'ancien moine de Blanchelande ne parviendrait à se dépouiller de sa vieille peau de partisan, avaient plusieurs fois essayé de le suivre et de l'épier de loin dans ses promenades vespérales et nocturnes, afin de s'assurer si, dans ce steppe immense et désert il ne se tenait pas, comme autrefois il s'en était tenu, des conseils de guerre au clair de lune ou dans les ombres. Mais la pouliche noire de l'abbé de la Croix-Jugan allait comme si elle eût eu la foudre dans les veines et désorientait bientôt le regard, en se perdant dans ces espaces. Et par ce côté, comme par tous les autres, l'ancien moine de Blanchelande restait la formidable énigme dont maître Louis Tainnebouy, bien des années après sa mort, aussi mystérieuse que sa vie, n'avait pas encore trouvé le mot.