—Il est donc toujours de ce monde, cet abbé de la Croix-Jugan? dit une voix derrière les bergers, et vous, qui savez tout, pâtureaux du diable, diriez-vous à qui vous payerait bien cette bonne nouvelle, s'il doit prochainement en sortir?
—Ah! vous v'là donc revenu! maître le Hardouey, fit le pâtre, sans même se retourner du côté de la voix, et les mains toujours étendues sur la braise, v'là treize mois que le Clos chôme de vous! Que vous êtes donc tardif, maître! et comme les os de votre femme sont devenus mous en vous espérant!
Était-ce vraiment le Hardouey qui était là dans l'ombre? On aurait pu en douter, car il était violent et il ne répondait pas.
—Ah! j'nous sommes donc ramollis itou? reprit le pâtre, continuant son abominable ironie, et reprenant le cœur de cet homme silencieux, comme Ugolin le crâne de son ennemi, pour y renfoncer une dent insatiable.
Si c'était le Hardouey, cet homme, carabiné de corps et d'âme, disait Tainnebouy, pour renvoyer l'injure et la payer comptant, sur place, à celui qui la lui jetait, il était donc bien changé pour ne pas bouillir de colère en entendant les provocantes et dérisoires paroles de ce misérable berger!
—Tais-toi, damné, finit-il par dire d'un ton brisé... mais avec une amère mélancolie, les morts sont les morts... et les vivants, on croit qu'ils vivent, et les vers y sont, quoiqu'ils parlent et remuent encore. J'ne suis pas venu pour parler avec toi de celle qui est morte...
—Porqué donc que vous êtes revenu? dit le berger, incisif et calme comme la puissance, toujours assis sur sa pierre et les mains étendues sur son brasier.
—Je suis venu, répondit alors Thomas le Hardouey, d'une voix où la résolution comprimait de rauques tremblements, pour vendre mon âme à Satan, ton maître, pâtre! J'ai cru longtemps qu'il n'y avait pas d'âme, qu'il n'y avait pas de Satan non plus. Mais ce que les prêtres n'avaient jamais su faire, tu l'as fait, toi! Je crois au démon, et je crois à vos sortiléges, canailles de l'enfer! On a tort de vous mépriser, de vous regarder comme de la vermine... de hausser les épaules quand on vous appelle des sorciers. Vous m'avez bien forcé à croire les bruits qui disaient ce que vous étiez... Vous avez du pouvoir. Je l'ai éprouvé... Eh bien! Je viens livrer ma vie et mon âme, pour toute l'éternité, au Maudit, votre maître, si vous voulez jeter un de vos sorts à cet être exécré d'abbé de la Croix-Jugan!
Les trois bergers se mirent à ricaner avec mépris, en se regardant de leurs yeux luisants aux reflets incertains du brasier.
—Si vous n'avez que cha à nous dire, maître le Hardouey, reprit le berger du vieux Presbytère, vous pouvez vous en retourner au pays d'où vous venez et ne jamais remettre le pied dans la lande, car les sorts ne peuvent rien sur l'abbé de la Croix-Jugan.