Nul, alors, ne pensa à ses crimes. Nul n'osa garder dans un repli de son âme subjuguée une mauvaise pensée contre lui. Il était digne des pouvoirs que lui avait remis l'Église, et le calme de sa grandeur, quand il monta les marches de l'autel, répondit de son innocence. Impression éphémère, mais pour le moment toute-puissante! On oublia Jeanne le Hardouey. On oublia tout ce qu'on croyait il n'y avait qu'un moment encore.
Entrevu à l'autel à travers la fumée d'azur des encensoirs, qui vomissaient des langues de feu de leurs urnes d'argent, balancées devant sa terrible face, sur laquelle le sentiment de la messe qu'il chantait commençait de jeter des éclairs inconnus, qui s'y fixaient comme des rayons d'auréole et faisaient pâlir l'éclat des flambeaux, il était le point culminant et concentrique où l'attention fervente et respectueuse de la foule venait aboutir. Le timbre profond de sa voix retentissait dans toutes les poitrines. La lenteur de son geste, sa lèvre inspirée, la manière dont il se retournait, les bras ouverts, vers les fidèles, pour leur envoyer la paix du Seigneur, toutes ces sublimes attitudes du prêtre qui prie et qui va consacrer, et dans lesquelles le sublime de sa personne, à lui, s'incarnait avec une si magnifique harmonie, prenaient ces paysans hostiles et fondaient leur hostilité au point qu'il n'y paraissait plus...
La messe s'avançait cependant, au milieu des alleluia d'enthousiasme de ce grand jour... Il avait chanté la Préface. Les prêtres qui l'assistaient dirent plus tard que jamais ils n'avaient entendu sortir de tels accents d'une bouche de chair. Ce n'était pas le chant du cygne, de ce mol oiseau de la terre qui n'a point sa place dans le ciel chrétien, mais les derniers cris de l'aigle de l'Évangéliste, qui allait s'élever vers les Cimes Éternelles, puisqu'il allait mourir! Il consacra, dirent-ils encore, comme les Saints consacrent, et vraiment, s'il avait jamais été coupable, ils le crurent plus que pardonné. Ils crurent que le charbon d'Isaïe avait tout consumé du vieil homme dans sa purification dévorante, quand, à genoux près de lui, et tenant le bord de sa tunique de pontife, les diacres le virent élever l'hostie sans tache, de ses deux mains tendues vers Dieu. Toute la foule était prosternée dans une adoration muette. L'O salutaris hostia! allait sortir, avec sa voix d'argent, de cet auguste et profond silence... Elle ne sortit pas... Un coup de fusil partit du portail ouvert et l'abbé de la Croix-Jugan tomba la tête sur l'autel.
Il était mort.
Des cris d'effroi traversèrent la foule, aigus, brefs, et tout s'arrêta, même la cloche qui sonnait le sacrement de la messe et qui se tut, comme si le froid d'une terreur immense était monté jusque dans le clocher et l'eût saisie!
Ah! qui pourrait raconter dignement cette scène unique dans les plus épouvantables spectacles? L'abbé de la Croix-Jugan, abattu sur l'autel, arraché par les diacres de l'entablement sacré qu'il souillait de son sang, et couché sur les dernières marches, dans ses vêtements sacerdotaux, au milieu des prêtres éperdus et des flambeaux renversés; la foule soulevée, toutes les têtes tournées, les uns voulant voir ce qui se passait à l'autel, les autres regardant d'où le coup de feu était parti; le double reflux de cette foule, qui oscillait du chœur au portail, tout cela formait un inexprimable désordre, comme si l'incendie eût éclaté dans l'église ou que la foudre eût fondu les plombs du clocher!
«L'abbé de la Croix-Jugan vient d'être assassiné!» Tel fut le mot qui vola de bouche en bouche. La comtesse de Montsurvent, qui avait le courage de ceux de sa maison, tenta de pénétrer jusqu'au chœur, mais ne put percer la foule amoncelée.
«Fermez les portes! arrêtez l'assassin!» criaient les voix. Mais on n'avait vu ni arme ni homme. Le coup de fusil avait été entendu. Il était parti du portail, tiré probablement par-dessus la tête des fidèles prosternés; et celui qui l'avait tiré avait pu s'enfuir, grâce au premier moment de surprise et de confusion. On le cherchait, on s'interrogeait.
Le chaos s'emparait de cette église, qui résonnait, il n'y avait que quelques minutes, des chants joyeux d'alleluia... Il y avait deux scènes distinctes dans ce chaos: la foule qui se gonflait au portail; et à la grille du sanctuaire, dans le chœur, les prêtres jetés hors de leurs stalles, et les chantres, pâles, épouvantés, entourant le corps inanimé, et les deux diacres, debout auprès, pâles comme des linceuls, en proie à l'indignation et à l'horreur! Un crime affreux aboutissait à un sacrilége! L'hostie, teinte de sang, était tombée à côté du calice. Le curé de Varenguebec la prit et la communia.
Alors ce curé de Varenguebec, qui était un homme puissant, un robuste prêtre, commanda le silence, d'une voix tonnante, et, chose étrange, due, sans nul doute, à l'impression d'un tel spectacle, il l'obtint. Puis il dépouilla sa dalmatique, et n'ayant plus que son aube, tachée du sang qui avait jailli de tous côtés sur l'autel, il monta en chaire et dit: