«Mes frères, l'église est profanée. L'abbé de la Croix-Jugan vient d'être assassiné en offrant le divin sacrifice. Nous allons emporter son corps au presbytère et nous en ferons l'inhumation à la paroisse de Neuf-Mesnil. L'église de Blanchelande va rester fermée jusqu'au moment où Notre Seigneur de Coutances viendra solennellement la rouvrir et la purifier. Lui seul, de sa droite épiscopale, et non pas nous, humble prêtre, peut laver ici la place d'un détestable sacrilége. Allez, mes frères, rentrez dans vos maisons, consternés et recueillis. Les jugements de Dieu sont terribles et ses voies cachées. Allez, la messe est dite: Ite, missa est!»

Et il descendit de chaire. Le silence le plus profond continua de régner dans l'assemblée qui s'écoula, mais avec lenteur. Les plus curieux restèrent à voir les prêtres éteindre les flambeaux et voiler le saint tabernacle. On éteignit jusqu'à la lampe du chœur, cette lampe qui brûlait nuit et jour, image de l'Adoration perpétuelle. Puis, les prêtres enlevèrent sur leurs bras entrelacés le corps de l'abbé de la Croix-Jugan, dans sa chasuble sanglante, en récitant à voix basse le De profundis. Resté le dernier sur le seuil de l'église déserte, le curé Caillemer en ferma les portes, comme sous les sept sceaux de la colère du Seigneur. Arrêtées un moment dans le cimetière, quelques personnes furent sommées d'en sortir et les grilles en furent fermées, comme les portes de l'église l'avaient été. Étrange et formidable jour de Pâques! le souvenir saisissant devait s'en transmettre à la génération suivante. On eût dit qu'on remontait au moyen âge et que la paroisse de Blanchelande avait été mise en interdit.


XVI

Ce ne fut que quarante jours après cet effroyable drame, dont le récit, même dans la bouche du paysan qui me le fit, me sembla aussi pathétique que celui du meurtre de ce Médicis frappé dans l'église de Florence, lors de la conjuration des Pazzi, laquelle a fourni aux historiens italiens l'occasion d'une si terrible page, que l'évêque de Coutances, accompagné d'un clergé nombreux, vint rouvrir et reconsacrer l'église de Blanchelande; cérémonie imposante, dont la solennité devait rendre plus profond encore dans tous les esprits le souvenir de cette fameuse messe de Pâques, interrompue par un meurtre.

Quant au meurtrier, tout le monde crut que c'était maître Thomas le Hardouey; mais de preuve certaine et matérielle que cela fût, on n'en eut jamais. Les bergers racontèrent ce qui s'était passé, la nuit, dans la lande; mais ils haïssaient le Hardouey, et peut-être se vengeaient-ils de lui jusque sur sa mémoire. Disaient-ils vrai? C'étaient des païens auxquels il ne fallait pas trop ajouter foi.

Le Hardouey, assurément, avait plus que personne un intérêt de vengeance à tuer l'abbé de la Croix-Jugan. Le lingot de plomb, qui avait traversé de part en part la tête de l'abbé et qui était allé frapper la base d'un grand chandelier d'argent placé à gauche du tabernacle, fut reconnu pour être un morceau de plomb arraché d'une des fenêtres du chœur avec la pointe d'un couteau; et cette circonstance parut confirmer le récit des pâtres.

Ainsi le Hardouey avait fait ce qu'il avait dit; car on reconnut encore que le plomb avait été mâché avec les dents, soit pour le forcer à entrer dans le canon du fusil, soit pour en rendre la blessure mortelle. Excepté cette notion incertaine, tous les renseignements manquèrent à la justice. Interrogées par elle, les personnes qui entendaient la messe au portail (et c'étaient des femmes pour la plupart) répondirent n'avoir entendu que l'arme à feu par-dessus leurs têtes, agenouillées qu'elles étaient et le front baissé au moment de l'Élévation.

Leur surprise, leur effroi avaient été si grands, que l'homme qui avait tiré le coup de fusil avait eu le temps de courir jusqu'à l'échalier du cimetière et de le franchir avant d'être reconnu. Seule, une vieille mendiante, qui ne pouvait s'agenouiller à cause de l'état de ses pauvres jambes, et qui était restée debout, les mains à son bâton et les reins contre le tronc noir de l'if, vit tout à coup au portail un large dos d'homme, et au-dessus de ce dos un bout de fusil couché en joue et qui brillait au soleil. Quand le coup fut parti, l'homme se retourna, mais il avait, dit-elle, un crêpe noir sur la figure, et il s'ensauvait comme un cat poursuivi par un quien. Tout cela, ajouta-t-elle, eut lieu si vite, et elle avait été si saisie, qu'elle n'avait pas même pu crier.