Si c'était le Hardouey, du reste, on ne le découvrit ni à Blanchelande, ni à Lessay, ni dans aucune des paroisses voisines, et sa disparition, qui a toujours duré depuis ce temps, demeura aussi mystérieuse qu'elle l'avait été après la mort de sa femme. Seulement, s'il était resté dans l'esprit du monde, disait Tainnebouy, que l'abbé de la Croix-Jugan avait maléficié Jeanne-Madelaine, il resta aussi acquis à l'opinion de toute la contrée que le Hardouey avait été l'assassin, par vengeance, de l'ancien moine.

Telle avait été l'histoire de maître Louis Tainnebouy sur cet abbé de la Croix-Jugan, dont le nom était resté dans le pays l'objet d'une tradition sinistre. Je l'ai dit déjà, mais il me paraît nécessaire d'insister: le fermier du Mont-de-Rauville omit dans son récit bien des traits que je dus plus tard à la comtesse Jacqueline de Montsurvent; seulement ces détails, qui tenaient tous à la manière de voir et de sentir de la comtesse et à sa hauteur de situation sociale, ne portaient nullement sur le fond et les circonstances dramatiques de l'histoire que mon Cotentinais m'avait racontée. A cet égard l'identité était complète; seule, la manière d'envisager ces circonstances était différente.

Et cependant, dans les idées de la centenaire féodale, de cette décrépite à qui la vieillesse avait arraché les dernières exaltations, s'il y en avait jamais eu dans ce caractère auquel les guerres civiles avaient donné le fil et le froid de l'acier, l'abbé de la Croix-Jugan était, autant que dans les appréciations de l'honnête fermier, un de ces personnages énigmatiques et redoutables qui, une fois vus, ne peuvent s'oublier.

Maître Tainnebouy en parlait beaucoup par ouï-dire, et pour l'avoir entr'aperçu une ou deux fois du bout de l'église de Blanchelande à l'autre bout, mais la vieille comtesse l'avait connu... Elle ne l'avait pas seulement vu à cette distance qui transforme les bâtons flottants; elle l'avait coudoyé dans cet implacable plain-pied de la vie qui renverse les piédestaux et rapetisse les plus grands hommes.

—Voyez-vous cette place?—me disait-elle le jour que je lui en parlai, et elle me désignait de son doigt, blanc comme la cire et chargé de bagues jusqu'à la première phalange, une espèce de chaire en ébène, de forme séculaire, placée en face de son dais;—c'était là qu'il s'asseyait quand il venait à Montsurvent. Personne ne s'y mettra plus désormais. Il a passé là bien des heures! Lorsqu'il arrivait dans la cour, moi qui suis toujours seule dans cette salle vide, avec les portraits des Montsurvent et des Toustain (c'était une Toustain que la vieille comtesse Jacqueline), je reconnaissais le bruit du sabot de son cheval, et je tressaillais dans mes vieux os sans moelle et dans mes dentelles rousses, comme une fiancée qui eût attendu son fiancé. N'étions-nous pas fiancés aux mêmes choses mortes?... Le vieux Soutyras, car tout est vieux autour de moi, l'annonçait, en soulevant devant lui, d'un bras tremblant de la terreur qu'il inspirait à tous, la portière que voilà là-bas, et alors il entrait, le front sous sa cape, et il s'en venait me baiser de ses lèvres mutilées cette main solitaire, à laquelle les baisers du respect ont manqué depuis que la vieillesse et la révolution sont tombées sur ma tête chenue. Puis il s'asseyait... et, après quelques mots, il s'abîmait dans son silence et moi dans le mien! Car, depuis que la Chouannerie était finie et qu'il n'y avait plus d'espoir de soulèvement dans cette misérable contrée où les paysans ne se battent que pour leur fumier, il n'avait plus rien à m'apprendre, et nous n'avions plus besoin de parler.

—Quoi! m'écriai-je, comtesse, croyant qu'au moins cette intimité grandiosement sévère entre cet homme si viril, vaincu, et cette femme dépossédée de tout, excepté de la vie, laissait échapper dans cette solitude de fiers cris de rage et de regret, vous ne parliez même pas! Et vous avez ainsi vécu pendant des années?

—Seulement deux ans, fit-elle, le temps qu'il demeura à Blanchelande, quand toute espérance fut perdue, jusqu'à sa mort... Qu'avions-nous à nous dire? Sans parler, nous nous entendions... Si! pourtant, il me parla encore une fois, fit-elle en se ravisant et en baissant un chef qui branlait, comme si elle eût cherché un objet perdu entre son busc et sa poitrine, par un dernier mouvement de femme qui cherche ses souvenirs là où elle mettait ses lettres d'amour dans sa jeunesse, ce fut quand ce malheureux et fatal duc d'Enghien...

Elle hésitait, et cette hésitation me parut si sublime que je lui épargnai la peine d'achever.

—Oui, lui dis-je, je comprends...

—Ah! oui, vous comprenez, dit-elle avec un vague éclair au fond de son regard d'un bleu froid et effacé, nageant dans un blanc presque sépulcral, vous comprenez; mais je puis bien le dire: cent ans de douleur pavent la bouche pour tout prononcer.