Elle s'arrêta, puis elle reprit:
—Ce jour-là, il vint plus tôt qu'à l'ordinaire. Il ne m'embrassa pas la main et il me dit: «Le duc d'Enghien est mort, fusillé dans les fossés de Vincennes... Les royalistes n'auront pas le cœur de le venger!» Moi, je poussai un cri, mon dernier cri! Il me donna les détails de cette mort terrible, et il marchait de long en large en me les donnant. Quand ce fut fini, il s'assit et reprit son silence qu'il n'a pas rompu désormais. Aussi, ajouta-t-elle encore après une pause, il n'y a pas grande différence pour moi qu'il soit vivant ou qu'il soit mort, comme il l'est maintenant. Les vieillards vivent dans leur pensée. Je le vois toujours!... Demandez à la Vasselin, si je ne lui ai pas dit bien souvent, le soir, à l'heure où elle vient m'apporter mon sirop d'oranges amères: «Dis donc, Vasselin, n'y a-t-il personne, là... sur la chaise noire? Je crois toujours que l'abbé de la Croix-Jugan y est assis!...»
En vérité, ce silence de trappiste étendu entre ces deux solitaires restés les derniers d'une société qui n'était plus, cette amitié ou cette habitude d'un homme de venir s'asseoir régulièrement à la même place, et qui frappait de la contagion de son silence une femme assez hautaine pour que rien jamais pût beaucoup influer sur elle, oui, en vérité, tout cela fut comme le dernier coup d'ongle du peintre qui m'acheva et me fit tourner cette figure de l'abbé de la Croix-Jugan, de cet être taillé pour terrasser l'imagination des autres et compter parmi ces individualités exceptionnelles qui peuvent ne pas trouver leur cadre dans l'histoire écrite, mais qui le retrouvent dans l'histoire qui ne s'écrit pas, car l'Histoire a ses rapsodes comme la Poésie. Homères cachés et collectifs, qui s'en vont semant leur légende dans l'esprit des foules! Les générations qui se succèdent viennent pendant longtemps brouter ce cytise merveilleux d'une lèvre naïve et ravie, jusqu'à l'heure où la dernière feuille est emportée par la dernière mémoire, et où l'oubli s'empare à jamais de tout ce qui fut poétique et grand parmi les hommes!
XVII
Pour l'abbé de la Croix-Jugan, la légende vint après l'histoire.
—J'avoue, dis-je à l'herbager cotentinais, quand il eut fini son récit tragique, j'avoue que voilà d'étranges et d'horribles choses; mais quel rapport, maître Louis Tainnebouy, cette messe de Pâques a-t-elle avec celle que nous avons entendue sonner il y a deux heures, et que vous avez nommée la messe de l'abbé de la Croix-Jugan?
—Quel rapport il y a, monsieur? fit maître Tainnebouy, il n'est pas bien difficile de l'apercevoir après ce que j'ai tant ouï raconter...
—Et qu'avez-vous donc entendu, maître Louis? repartis-je, car je veux, puisque vous m'en avez tant dit, tout savoir de ce qui tient à l'histoire de l'abbé de la Croix-Jugan?
—Vous êtes dans votre droit, monsieur, fit le Cotentinais, dont la parole n'avait pas le même degré de vivacité qu'elle avait quand il me racontait son histoire. D'ailleurs, vous avez entendu les neuf coups de Blanchelande, il faut bien que vous sachiez pourquoi ils ont sonné. Puisque je vous ai dit tout ceci, il faut bien que j'achève, quoique p't-être il aurait mieux valu ne pas commencer.