Dans cette réplique d'un siècle à un autre par ses plus grands hommes, le comte de Maistre,—avec son esprit merveilleux, si aristocratique, si français, et ce don de plaisanterie charmante qui était comme la fleur de son profond génie,—le comte de Maistre tient naturellement la place de Voltaire, et c'est bien le Voltaire du catholicisme, en effet. Bonald, qui en est le Montesquieu, Bonald, éloquent à force de dialectique, s'y oppose vivement à Rousseau, et, chose singulière et piquante! Donoso Cortès, du pays du Cid et de sainte Thérèse, Donoso Cortès, qui a mis toutes les sciences de la terre aux pieds de la théologie, y fait vis-à-vis et contraste au naturaliste Franklin!
VI
Les œuvres choisies de Donoso Cortès sont précédées d'une introduction de Louis Veuillot, qui, comme il nous l'apprend, fut l'ami du marquis de Valdegamas. Cette introduction est de la placidité pleine de force qu'ont les chrétiens quand ils regardent deux choses tristes:—le monde et un tombeau. Elle n'a point de chétive petite mélancolie.
Le monde ne sut point assez ce que valait Donoso Cortès, et Veuillot l'a dit tranquillement, sans rien surfaire. Au premier rang de ce monde par les titres et les relations, Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, n'y exerça pas toute l'influence à laquelle, de talent et d'âme, il avait droit, et la faute en fut justement au monde de ce temps, haïsseur de toute vigueur et de toute vérité complète. Il fallait à un homme comme Donoso Cortès l'époque de Ximenès, et Ximenès même pour ministre. Il ne l'eut point, et, comme tant d'autres, il vint trop tard. Mais n'admirez-vous pas cette louange amère? Le plus grand honneur qu'on puisse faire aux hommes du XIXe siècle, c'est de supposer qu'ils n'en sont pas!
[SAISSET][8]
I
L'Essai de philosophie religieuse d'Émile Saisset veut à toute force être modeste. C'est une composition très travaillée en modestie. On s'attendait peu à ce ton, agréable du reste, et convenable surtout, de la part de Saisset, un des diacres de Cousin, qui proclamait, il y a peu d'années, que les philosophes «étaient désormais les seuls prêtres de l'avenir,» et cela avec le contentement fastueux d'un homme qui en tenait sous clef tout un petit séminaire. Saisset, professeur, et, si je ne me trompe, suppléant de Cousin, lequel, lui, a donné sa démission de philosophe entre les mains des dames et est entré dans les pages de madame de Longueville, Saisset a baissé infiniment de note depuis le temps où il se croyait un prêtre et, qui sait? peut-être un évêque des temps futurs. Sa religion de l'avenir lui paraît, en ce moment, fort menacée, et son livre est un cri d'alarme; mais un cri d'alarme discrètement poussé, car tout est discret dans Saisset: le ton, le talent, et même la peur.
Il a peur, en effet. Et il y a de quoi. La philosophie qu'il adore (sic) est cernée et va mourir un de ces jours, non pas, comme Constantin Paléologue, au centre d'un monceau d'ennemis circulairement immolés autour d'elle, car la philosophie de Saisset n'a jamais tué personne: elle n'est meurtrière que de vérité; mais elle va mourir au milieu d'ennemis chaque jour plus nombreux, plus prompts aux coups et plus puissants... Parmi eux, bien entendu, le catholicisme est là qui la presse, et non pas seulement le catholicisme farouche, haineux, théocratique et rétrograde, que hait modestement Saisset, mais le doux, le rationnel, le tolérant, que les prêtres des temps futurs souffrent auprès d'eux en attendant leur propre ordination définitive. Il est assez simple et assez naturel que le catholicisme soit contre la philosophie, qui veut lui succéder. Mais voici plus étonnant et plus terrible. La philosophie est attaquée par la philosophie elle-même. Ses parricides entrailles se retournent contre elle. Tu quoque, fili! Elle est frappée par son fils Brutus. Le fils Brutus de la philosophie est le panthéisme, et ce fils Brutus mérite bien son nom. Il est brute et brutal.