Et, de fait, le panthéisme, vous dira Émile Saisset, est en train de devenir tout à l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est même dans les femmes, qui croient à la substance et plaisantent... panthéistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que Cousin n'était pas encore dans les pages de madame de Longueville et commissionnait pour le compte de la philosophie française, la France fut assez naïve (ce n'est pas là pourtant son habitude, mais c'était la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapportés pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette fleur a donné ses fruits. Qui a goûté du Proudhon, du Taine, du Renan, du Vacherot, les connaît, ces fruits germaniques, cultivés par des mains françaises sur un sol français. Ce n'est pas bon, mais c'est demandé, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset commence à ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants, fades et même fadasses, aux goûts développés et à la fureur d'un temps dépravé. Il y a des choses qui font trembler Saisset. L'accroissement de la personnalité qui s'en va monstrueux, la rage universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activité de l'esprit aiguillonnée, exaspérée par cette rage de jouir, voilà ce que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la philosophie française, celle-là qui sortit de Descartes,—lequel, lui, ne sut jamais sortir de lui-même!—qui fit un jour sa grande fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur l'âge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la grand'mère de Béranger.

Eh bien, cette philosophie est-elle irrémédiablement finie? Doit-elle définitivement céder la place, l'influence et l'empire, au catholicisme, qui nous ramènera au moyen âge ou au panthéisme, qui nous amènera un âge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la question se débat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: «Il n'y a que deux espèces de penseurs conséquents,—dit-il textuellement à la page XXV de son introduction:—ceux qui nient la raison, la science et le progrès et veulent le retour de la théocratie du moyen âge, et ceux qui veulent une reconstitution radicale de la société et de la vie humaine.» Pour lesquels nous prononcerons-nous?...

Après ces paroles et la question ainsi posée, qui ne croirait que Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux courageux, un de ces panthéistes qui semblent les progressistes réels en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non! il ne l'est pas. Loin de choisir, il se dérobe. Bien loin d'être une déclaration de panthéisme, le livre est, au contraire, une discussion en forme contre le panthéisme et une doctrine élevée à côté pour échapper aux conclusions envahissantes de ce fléau qui s'étend toujours. Entre les théocrates du moyen âge et les terribles séculiers de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est curieux, mais cela doit être certainement la théocratie à son usage, cette théocratie philosophique qui n'est pas rétrograde, celle-là, et qu'il a rêvée pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa prêtrise. Il ne lâche pas sa part de troupeau, et son livre, intitulé Essai de Philosophie religieuse[9], n'a pas d'autre sens que celui-là, sous ses formes d'une simplicité piperesse et d'une modestie qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas l'humilité!

II

Mais, si Saisset a vu très juste dans les circonstances contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde doit s'agiter entre les conséquents du catholicisme et les conséquents du panthéisme, a-t-il vu également juste en croyant possible d'établir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir une troisième solution à introduire, en catimini, sous les regards de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps présent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la personnalité divine; si, au terme où est arrivé l'esprit humain, il faut, de rigueur, être pour l'homme-Dieu tel que la religion de Jésus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'établit Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrétien, mais qui ne veut pas de la religion chrétienne, et qui, non plus, ne veut pas du panthéisme, qu'il hait comme un voleur d'héritage parce qu'il le priverait de la succession sur laquelle il a compté, Saisset, à qui je ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins, dans son Essai de philosophie religieuse, pour le compte de la personnalité divine, quelque découverte qui fasse avancer cette question?

Je viens de lire cette longue méditation cartésienne, faite les yeux fermés et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un philosophe en oraison, dans l'in pace de la conscience, dans le silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe porte en soi pour y faire des retraites édifiantes de temps en temps et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouvé qui m'éclairât d'un jour inconnu et fécond la personnalité divine que nous autres catholiques nous savons éclairer du jour surnaturel de la foi.

Et il y a plus! je n'ai trouvé, dans cet Essai de philosophie religieuse, ni philosophie ni religion, car le déisme n'est pas plus une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot même d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un essai suppose qu'on s'efforce à dire une chose neuve, et l'auteur en redit une vieille dont nous sommes blasés, tant nous la connaissons!

En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imité de Descartes, est éternellement le Saisset de la Revue des Deux Mondes et des Essais sur la religion et la philosophie au XIXe siècle. Les philosophes ont bien parfois des velléités de transformation, mais ils ne réussissent guères à s'enlever de la glu d'idées dans laquelle ils ont été pris une fois, et leur pensée y reste prise. L'englument éclectique n'a point manqué à Saisset. Il ne s'en retirera jamais. L'éclectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore. Philosophiquement, comme tous ses pareils, les éclectiques du commencement du siècle, faits par Cousin à son image, il a toujours eu un petit bagage d'idées fort léger. Comme les éclectiques, ces emprunteurs à tout le monde, il les doit, ses idées, à Descartes, à Leibnitz ou à Reid, et cela s'appelle la progression des êtres, le grand optimisme, la liberté humaine, la Providence et l'étude des faits de conscience; et voilà la valise faite de Saisset et de ces messieurs!

Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vêtue et en souliers plats, et fort plats,—comme la Perrette, portant sur sa tête son pot au lait, dans la fable,—aujourd'hui que cette philosophie a une peur blême pour ce pot au lait qui va tomber peut-être, Saisset a-t-il au moins ajouté quelque chose à son poids pour en assurer l'équilibre? Y a-t-il mis le poids d'une idée de plus, et n'est-ce pas sans cesse le même ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste rien, n'assure rien et titube toujours?...

Son livre est divisé en deux parties: la première est l'histoire discursive et critique des philosophes antérieurs et contemporains et de leurs systèmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps où la philosophie n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre, dans laquelle il y a l'habitude des matières traitées qui singe assez bien le talent, se recommande par l'intérêt d'une discussion menée grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est bien inférieure à cette seconde partie où l'esprit s'attend à trouver, contre toutes les erreurs et les extravagances signalées par l'auteur dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits philosophiques: le déisme de la psychologie et ses conséquences inductives et probables,—ce déisme dont Bossuet disait, avec la péremptoire autorité de sa parole, «qu'il n'est qu'un athéisme déguisé»! Avouez que c'est là une puissante manière de fortifier aux yeux des hommes la personnalité de Dieu.