On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine assassine se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas même se servir.

Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes, c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou naturelle, ne peut remplacer!

Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-être plus pour Jules Simon de tactique que de théorie. Sa tactique, c'est la substitution d'un théophilanthropisme nominalement religieux aux religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde, et c'est cette substitution qu'il est bon de réaliser sans coup férir et sans danger, sans éveiller les justes susceptibilités de ces religions, puissantes encore, et en leur témoignant tous les respects. Platon mettait les poètes à la porte de sa république avec des couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les religions à la porte de tous les cœurs, en se prosternant devant tous les sanctuaires. Depuis La Réveillère-Lepeaux, d'inepte et fade mémoire, rien de pareil ne s'était vu. Jules Simon est un La Réveillère-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laïque et philosophique, dans un ordre étendu et profond, ce que fut l'abbé Châtel dans l'ordre ecclésiastique et circonscrit. Non seulement il se fait prêtre contre les prêtres et trace lui-même l'Évangile de son théophilanthropisme, mais il va le prêcher. Il fait des tournées. La Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrédulité, appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses prédications albumineuses, car l'éloquence de Jules Simon ressemble à son style, c'est du vicaire savoyard; mais baveux où l'autre est coulant. Dans ces tournées pour l'entretien de ce culte aisé et réduit qu'il prêche, Jules Simon place des Devoirs, des Libertés, des Religions naturelles, comme les missionnaires protestants placent des Bibles; mais avec cette différence qu'il ne les donne pas...

Vous voyez bien qu'il n'y a plus là ni philosophie, ni religion, ni même littérature, ni rien qui puisse appartenir à un examen désintéressé d'idées ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer une curiosité de plus, mais la Critique littéraire doit se taire et faire place à une autre critique,—la Critique des mœurs. On a parlé beaucoup de signes du temps en ces dernières années. Eh bien, en voilà un, et qui n'est pas un météore! C'est Simon. Ah! nous sommes bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise point les pieds du christianisme pour le tirer par là, comme on tire à soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui, s'échappe de ses œuvres; mais raison de plus pour tout craindre. L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit peut-être dont on puisse, dans son système, louer Jules Simon.

[VERA][14]


I

Ce sont les travaux de Vera—un nom heureux pour un philosophe!—que nous tenons surtout à faire connaître ici bien plus que les travaux de Hegel, qui sont connus[15] et mis, par certaines gens, dans la gloire. Lui, Hegel, est bien plus que connu. Il est célèbre. Il n'est plus, il est vrai, dans la période ascendante d'une célébrité qui monta comme la mer, mais qui commence de s'abaisser et de reculer comme elle, et non pas, comme elle, pour revenir... «Trente ans,—disait le plus positif des esprits de ce siècle positif,—trente ans, voilà ce que dure à peu près toute gloire philosophique allemande!» Et il avait raison. C'est moins long que la beauté d'une femme! Kant, Fichte, Jacobi, Schelling n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons pour Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le monde, quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des conquêtes jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux chargés de tant d'iniquités. Oui! mettons cela, si vous l'exigez... Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant, aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête, et c'en sera pour jamais!

C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systèmes de philosophie qui veulent expliquer ce monde de mystère et en supprimer le crépuscule.