C'est de la plaisanterie. La plaisanterie, qu'on croit légère, c'est si souvent du désespoir! Ainsi que tous les derniers venus en philosophie,—et ni plus ni moins qu'eux,—le grand Hegel a cru nous apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule s'est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule n'en a été que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide immense, s'est trompé, de la plus petite erreur et de la plus commune, sur le compte de la destinée humaine, que Schelling—un philosophe comme lui, pourtant!—ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans l'abstraction où ils se perdent tous, il a dédaigné de regarder cette tête de l'homme, qui s'est déformée en tombant, et dont les facultés, devenues inaptes à saisir la vérité d'une prise souveraine, ne font plus pour la prendre que de gauches mouvements.
Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues, qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'histoire, plus certaine que la philosophie, ne nous la dirait pas. Et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de construire enfin ici-bas scientifiquement la vérité (je parle sa langue, non la mienne). C'était, en d'autres termes, la prétention de hausser un peu la voûte du ciel pour nous faire plus de jour! Que voulez-vous? Si pédant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on fait le Titan on est toujours burlesque. L'atroce ennui qui s'échappe de sa logique, et sa logique est tout son système, ne servira pas de bouclier à Hegel contre les Heine de l'avenir qui l'attendent, car, comme Kant, tué par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie française. Ce serait trop! Il est plus digne de l'esprit de la Providence qu'il meure sous une plaisanterie de son pays.
Et cependant, malgré cet ennui inconnu en Allemagne, mais partout ailleurs insupportable, d'une logique qui déchiquette l'abstraction plus que toutes les autres logiques qui aient jamais été publiées par les anatomistes du raisonnement, malgré l'effrayante spécialité de son langage et tout ce qui nous empêche de peser sur le texte même de Hegel, nous ne pourrons pas ne point l'atteindre puisque nous voulons vous parler des travaux d'un écrivain qui en a fait le fond et le but de ses œuvres. Vera est né de Hegel ou pour Hegel. Il respire et pense par Hegel. Il a mal à sa poitrine, c'est-à-dire... à son cerveau. Je crains bien, pour ma part, qu'il ne lui ait donné sa pensée—comme on donne quelquefois sa vie!—de manière à ne pouvoir plus la reprendre, et, franchement, je le regretterais. C'est une intelligence très noble et très savante que celle de Vera, amoureuse de la clarté jusque dans les ténèbres de son maître, et la produisant—ce qui n'est pas facile dans un pareil milieu—à force de l'aimer. Universitaire français sous un nom espagnol (descend-il de l'historien Vera?), docteur et professeur de philosophie, Vera est tellement hegelien qu'il pourrait bien rester tel, par une de ces destinées qui tiennent à l'ordre hiérarchique des esprits, dont les plus forts, dans un ordre d'idées, sont les plus fidèles; mais, s'il reste hegelien, nous lui devrons toujours Hegel,—ce Hegel auquel il devra, lui, sa philosophie. Non seulement il nous l'aura traduit, mais il nous l'aura interprété. Cet homme fameux, mais mal expliqué dans l'arcane de son texte, dont jusqu'ici on ne nous a donné que des déchirures, ce Vieux de la Montagne philosophique, compromis par les Cousins et les Proudhons et toute la bande d'assassins littéraires ou politiques, Vera nous l'aura dévoilé. Il l'aura vulgarisé, sans jamais le compromettre, et il aura pu quelquefois le suppléer. Ce n'est pas là un mince service. Par lui, le dieu pour les uns, le monstre pour les autres, sera mis debout, les pieds sur la terre, à portée de main. Nous pourrons en juger l'organisation, la musculature, l'intégralité. Nous saurons enfin ce que c'est que le hegelianisme et ce qu'il doit tenir de place dans l'histoire de l'esprit humain. L'erreur au moins sera mesurée, et, fût-elle colossale, toute erreur mesurée diminue toujours.
II
Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut être prise immédiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une partie des œuvres, et la partie la plus difficile à comprendre, la plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette affreuse Logique[16] dont Hegel tire tout, en forçant tout. C'est parce que Vera est un philosophe qu'il a commencé sa publication par cette traduction de la Logique. Mais, s'il avait plus songé à l'éducation à faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses convictions, vouloir rendre hegelien, qu'à l'éducation toute faite des philosophes comme lui, il eût commencé par les autres œuvres de Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les idées sur la religion, sur l'état, sur l'art, etc.), et il serait remonté de là vers les principes philosophiques d'où dépend toute la philosophie de son maître, et il eût placé ainsi le lecteur, familiarisé avec les idées et le langage hegelien, à la source même du système.
Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a débuté par une Introduction générale à la philosophie de Hegel[17], cette philosophie composée de trois parties: la logique, la nature et l'esprit, «termes différents—comme il dit—du syllogisme absolu de la connaissance des êtres», et que cette Introduction, dans laquelle Vera a fait filtrer autant de clarté qu'il en peut passer à travers cette forêt germanique d'abstractions, de généralités et de formules, est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de Logique écrits par Hegel lui-même. Mais c'est aussi la partie de cette introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus courte, c'est-à-dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute énorme, mortelle à la propagation des idées qu'un critique plus hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point à Vera, moins habile qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son public.
Il n'y a, en effet, que des philosophes à vocation déterminée, ou, pour mieux dire, à fringale furieuse, qui puissent avaler cette pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux, c'est-à-dire en deux volumes. Vera, qui l'a pesée, a pourtant fait tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densité et le poids. Il a traduit, avec une expression française qui est à l'allemand ce que l'opale est à du grès, cette Logique, qui n'est plus la logique des autres philosophies, et à laquelle Hegel s'est vanté de donner une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de cette traduction sueur de sang, Vera, dans des notes d'une transparence profonde, et, selon moi, bien supérieures au texte de sa traduction, s'est efforcé à nouveau de dégager cette chétive lueur, si c'en est une, qui a tant de peine à sortir de la langue obscure et rétractée d'Hegel. Eh bien, ces héroïques efforts ne seront comptés que par ceux-là pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les philosophes aborderont seuls cette dure «logique substance», avec leurs fronts construits, disait Joubert, pour écraser des œufs d'autruche.
Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a créé la science absolue, c'est-à-dire la science qui se connaît par l'idée et dans l'idée, «cette idée qui enveloppe tout l'esprit, qui absorbe l'être et la pensée, l'expérience et la raison, l'histoire et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur principe; cette idée qui unit l'âme et le corps, dont l'évolution a trois moments (ce qui est exquis): être en soi, être contre soi et être pour soi (sans doute le moment le plus agréable!); l'idée qui a pour rythme la thèse, l'antithèse et la synthèse (on nous a déjà bercés sur cette escarpolette); enfin, les idées unes dans l'idée!» Arrêtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps des citations de cette espèce; mais quel lecteur français continuerait de lire un chapitre de cet allemand-là?
Seulement, disons-le en passant, cette théorie incroyable de l'idée, qui dépasse par sa finesse de fils d'araignée les subtilités les plus ténues de la scholastique, cette théorie qui, selon les hegeliens, est la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler «l'idéalisme», n'a qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mêmes conséquences par en haut que le matérialisme par en bas. L'idéalisme ou le matérialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont pas le droit de se mépriser. L'un va au nihilisme, l'autre au néant. Sous des noms différents, destinée commune. En philosophie, les hommes eux-mêmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le reste, ont l'identité de la chimère. Diderot, qui était presque un Allemand du XIXe siècle parmi les Français du XVIIIe, écrivait, avec le même aplomb que Hegel: