En effet, pour nous dégoûter de l'erreur de son principe et de sa doctrine, le protestant a la sécheresse de sa raison et la superbe de son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du poète, l'amour du croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui est un charme et qu'on appelle l'humilité. Voilà par quoi, de son vivant, il a entraîné les âmes analogues à la sienne, qui sont, après tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanité. Portées toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu créer pour elles un christianisme supérieur et indépendant. Il a oublié que, pour l'homme, l'abîme le plus terrible n'est pas celui qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tête, et que l'âme, comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre. Tel a été le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire. Il a raffiné sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est-à-dire sur la vérité du catholicisme, qui est la vérité absolue, et il a été, dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les précieuses dans l'ordre des choses littéraires. Mais ce qui n'a que l'importance du ridicule en littérature, en religion devient criminel. Voilà pourquoi il faut être implacable pour ces tentateurs d'une perfection impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les séductions de la pureté dans le talent et dans la vie, il faut l'être pour leur génie, et même jusque pour leurs vertus.

[L'ABBÉ MITRAUD][20]


Le livre[21] de l'abbé Théobald Mitraud a été l'occasion d'un véritable phénomène. Ce livre d'un prêtre qui pose la nécessité d'une théocratie a été salué par tous les ennemis de la théocratie et des prêtres. Ils l'ont exalté presque à l'égal d'une découverte. N'est-ce pas singulier?... Tous ces haïsseurs de la vieille Église romaine se sont pris de je ne sais quel goût—ou plutôt d'un goût que je m'explique très bien—pour un livre qui a la prétention d'être un livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un antiquaire d'idées, ont vanté l'abbé Mitraud et en ont fait un colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop lourd, même pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empêcher de dormir ce nouveau Thémistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait à saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prêtre, c'est une gloire à faire peur.

Car l'abbé Mitraud—quel que soit son talent, qui est réel, et sa charité, qui doit être ardente,—n'a pas converti ces messieurs. Il leur a plu. Il a ému leurs sympathies, mais il ne les a pas changés. Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures. Quand cela leur arrive, il leur faut, comme à La Harpe, le coup de tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la guillotine! Mais, quant à des livres, ils en font trop pour que le Prends et lis du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du haut de leurs idées et de leur orgueil que les ennemis de l'Église ont fait tomber l'éloge sur le front épanoui de l'abbé Mitraud et qu'ils ont tendu leur main de Grecs (Timeo Danaos et dona ferentes!) à son catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue à lui. Faut-il donc conclure qu'il soit allé à la montagne?... Nous aurions bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu, avec l'attention qu'il mérite, le livre de l'abbé Mitraud sur la Nature des Sociétés humaines, comme il dit, et ce livre, dont tout, pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vérité, nous a jeté dans des perplexités étranges. A ce titre seul nous avions reconnu le problème du temps présent, la chimère du siècle, comme disait saint Bernard,—car les littératures font beaucoup de théories sociales lorsque les peuples ont relâché ou brisé tous les liens sociaux, absolument comme on écrit des poétiques lorsque le temps des poèmes épiques est passé,—et il était curieux de savoir comment le prêtre avait remué à son tour le problème vainement agité si longtemps par les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'étaient blessées, comme des mains d'enfant, à pousser ce cerceau dans le vide, que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite des hommes ou la difficulté radicale du problème. Eh bien, après y avoir regardé, nous nous le demandons encore! Le prêtre, aujourd'hui, n'a pas plus avancé la question que les philosophes. Seulement ce n'est pas l'infortune du résultat qui les a rendus si doux pour lui, car nul d'entre eux ne doute de la virtualité de ses idées. Ils ne sont pas si bêtes que d'être sceptiques sur leur propre compte! La philosophie a remplacé la foi religieuse, qui pour tant de gens est une duperie, par l'infatuation de la vanité, qui pour tout le monde est un profit.

Mais si ce n'est pas le même malheur et le même sentiment d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les écrivains philosophiques de ce temps et l'abbé Mitraud, il faut donc qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un terrain commun où ils se rencontrent et s'embrassent, une petite île des Faisans quelconque où le prêtre et le philosophe passent leur traité des Pyrénées. Voilà ce que nous désirions et ce que nous avons vainement cherché pourtant dans le livre qui nous occupe. Le croira-t-on? dans ce traité qui s'intitule somptueusement De la Nature des Sociétés humaines, le fond des choses, s'il en est un, n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumière une seule fois. Ce livre qui nous promet un système ne le donne point: il nous l'annonce, et, après des réfutations tardives de doctrines épuisées, réfutations qui ne peuvent pas passer décemment pour des prolégomènes, il nous renvoie au numéro prochain, c'est-à-dire à un second volume qu'il nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud. Certes! pour notre compte, nous attendrons très volontiers. Mais l'abbé Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-même; car «c'est souvent une force que de savoir s'attendre»,—a dit madame de Staël. L'auteur des Sociétés humaines a mieux aimé envoyer devant lui ses premiers bagages. Littérairement, il a eu tort. Il a eu tort aussi dans l'intérêt de ses idées... futures. Qu'il le sache bien! si libre que soit un auteur dans l'application de sa méthode et dans l'exposition de ses théories attardées, il est des formes littéraires qui sont comme les devoirs de politesse de la pensée. Nous en prévenons l'abbé Mitraud, le public est un sultan blasé et superbe. Il aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mène et le courbature pendant quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et pour le laisser où elle l'a pris.

Mais, sans prévoir les malheurs de si loin, jusqu'ici, il faut bien le dire, tout a réussi à Mitraud. Cette absence de théorie,—nous ne disons pas absolument d'idées,—ce renvoi aux calendes grecques d'un second volume, cette discrétion d'un homme qui sait gouverner sa philosophie intérieure,—car s'il y avait un prix Montyon de la réticence il serait gagné par l'abbé Mitraud,—tout cela, qui aurait perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourné contre lui. La Critique a été pour l'heureux auteur une dame Mécène, au lieu d'être une dame Xantippe, comme elle l'est, hélas! presque toujours. Assurément il devait y avoir un mot caché à cette énigme. Nous croyons l'avoir deviné.

En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre des Sociétés humaines, si la théorie n'y bâtit même pas la première arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a néanmoins, dans cette œuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux plus pressés et qui préviennent sur ce qui doit suivre. Il est sûr qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont comme une aurore d'idées, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais à travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient très clair. Si enveloppées et si drapées qu'elles soient, si ingénieuses de réserves et d'explications qu'elles puissent être, il s'échappe des doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pensée et de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pénètrent et qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lépreux s'entendait avant qu'on ne vît le pauvre malade... L'abbé Mitraud, qui a, selon nous, dans la pensée, la contagion des maladies spirituelles contemporaines, fait entendre à nos cœurs et à nos esprits une triste sonnette dans ce premier écrit où sa personnalité philosophique, c'est-à-dire sa théorie, ne paraît pas encore, mais s'annonce. Ceux pour qui elle n'a pas le même timbre que pour nous ont bien reconnu l'homme qui s'annonçait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et de leurs éloges. Ne l'oubliez pas! il est si bien à eux qu'ils l'ont laissé s'acharner tout à son aise contre les doctrines plus ou moins mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement troublé dans ce piétinement de cadavres par la très excellente raison que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve à redire. Selon nous, à défaut d'autres marques, cela seul eût prouvé qu'ils le reconnaissaient pour un des leurs, c'est-à-dire pour un philosophe, malgré sa foi et son titre de prêtre,—et ils avaient raison, du reste, car, malgré tout cela, il en est un!

Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prêtre ne l'a point préservé. Il a bu à cette coupe de la philosophie comme le siècle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue l'abreuvoir de tous les esprits, et même des plus médiocres, et il s'y est enivré! L'abbé Mitraud, avec ses tendances générales et son manque provisoire de théorie carrée et résolue, nous fait l'effet d'une espèce d'abbé de Saint-Pierre, mais renouvelé, rajeuni, rajusté par les formes et le langage de la discussion au XIXe siècle. C'est un utopiste du même genre, resté utopiste malgré des expériences qui auraient corrigé l'abbé de Saint-Pierre s'il avait vécu dans notre temps et si les prêtres, tombés de plus haut que les autres hommes dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'étaient pas presque toujours incorrigibles!