Tête que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse d'abstractions, l'abbé Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens de la nature humaine. Toute profonde réalité lui échappe. Comme l'homme au projet de paix perpétuelle, et comme beaucoup d'autres rêveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne comprend rien à ce grand fait de la guerre, qui, à lui seul, est toute une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le méconnaît. D'un autre côté, vainement l'Église lui a-t-elle appris cette charité chrétienne qui a suffi au monde depuis l'Évangile, il ne s'en est pas moins laissé mordre par la brebis enragée de la philanthropie moderne, et, comme l'école tout entière du XVIIIe siècle, qu'il essaie de combattre mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se préoccupe, à toute page de son livre philanthropique, du droit de chaque homme vis-à-vis de la société, et il va chercher ce droit individuel dans des notions incomplètes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses définitions, que le XVIIIe siècle n'aurait certes pas repoussées! «Le droit—nous dit-il assez grossièrement quelque part—est la résultante des droits de la nature.» Est-ce que le XVIIIe siècle n'aurait pas signé cette phrase-là? L'abbé Mitraud est un de ces esprits qui croient au développement futur ou possible sur la terre d'une justice et d'une liberté absolues, et qui commencent par oublier les conditions de la nature de l'homme et les idées qu'il faut avoir de la liberté et de la justice; car la liberté a ses trois limites, de nombre, de mesure et de poids, qu'aucune théorie ne saurait briser, et la justice a son glaive à côté de sa balance, le glaive qui, par la rigueur du retranchement, rétablit l'égalité des proportions. Révolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en défendre, l'auteur de la Nature des Sociétés humaines a écrit que «les révolutions sont les suprêmes efforts du genre humain pour découvrir les vraies conditions de sa vie, pour les définir exactement et s'y soumettre»; ce qui revient positivement à dire que toutes les ivrogneries de la colère doivent servir à clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les temps qui ont renversé le grand aperçu chrétien, l'abbé Mitraud semble prendre la société pour un état définitif au lieu de la concevoir comme un état de passage, et alors la question devient pour lui ce qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres réformateurs, c'est-à-dire qu'elle consiste à trouver des institutions qui établissent le ciel sur la terre,—ce qu'on cherchera probablement longtemps encore!—au lieu de faire monter la terre dans le ciel, comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des âmes, sait l'exécuter tous les jours.
Telles sont les idées qui circulent, à l'état plus ou moins confus, dans le livre de Mitraud, et qui créent une parenté d'erreur profonde entre son ouvrage et tant d'autres écrits fades et dangereux. Le danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des livres sévères comme de fermes législations. Mais, quand ils s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au niveau de la moralité générale. C'est ce qui est arrivé à l'abbé Mitraud. La théologie, qu'il a étudiée et qui aurait dû donner de la trempe à son esprit, n'a pu l'empêcher d'être et de rester un métaphysicien d'un ordre inférieur, qu'attire un problème qui échappe à sa portée. Il est évident, en effet, qu'au-dessous de toute cette battologie philosophique l'auteur de la Nature des Sociétés humaines ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de société dont il se sert, et qu'il en confond la notion métaphysique avec la notion historique des différents peuples qui se sont agités sur la terre et se sont efforcés de réaliser cet idéal de société qui, pour l'incrédule, n'est qu'une ironie, et pour le chrétien, qu'une aspiration. Il a vu, à la vérité, passer à travers l'histoire des masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet état des multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer, à un penseur rigoureux, que l'idéal social existe réellement sur la terre en dehors de cette société—qu'on nous passe le mot!—crépusculaire créée par le christianisme, entre les ténèbres de l'ancien monde et la lumière du Jour Divin?
Car voilà la question qu'un esprit plus méthodique et plus creusant que l'abbé Mitraud aurait posée à la première page de son livre, et qui, résolue, aurait éclairé toutes les autres. Hors le christianisme y a-t-il un idéal de société, en d'autres termes, une société digne de ce nom, dans son sens absolu et métaphysique, et s'il n'y en a pas d'autre cette unique société est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas, à la loi du progrès indéfini comme les philosophes la comprennent?... Mitraud ne s'est pas expliqué sur ce point fondamental avec une netteté suffisante. Il tourne et patine autour de la question en effaçant sa personne et sa pensée, mais en le lisant on ne voit pas clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il se range, en matière de perfectibilité ou d'imperfectibilité sociale. Cependant, sur ce point-là, il n'est pas loisible de balancer ou de se voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abbé Mitraud puisse méconnaître l'unité de la tradition sociale, plus ou moins violée chez tous les peuples, moins un, qui ont précédé le christianisme, et qu'il ne sache pas tirer la conclusion forcée, inévitable, de ce fait immense qu'avant Jésus-Christ toutes les sociétés, excepté la société juive, étaient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vérité sociale a été révélée à Moïse pour être complétée par Jésus-Christ, nous demanderons à Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des interprétations ou des développements ultérieurs à cette vérité sociale et au christianisme tels que l'Église les enseigne et les a toujours enseignés. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un christianisme transcendant, supérieur, un christianisme de l'avenir qui réalisera en ce monde une société parfaite, ainsi que l'ont cru tous les hérétiques, tous les illuminés et tous les utopistes de la terre; et s'il nous répond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons alors pourquoi son livre?
Oui! pourquoi ce livre, où l'on cherche en vain ces idées fortes, sensées, pratiques, allant au cœur de la réalité, les idées enfin d'un prêtre catholique qui vient, après les philosophes, parler société à son tour? Pourquoi l'abbé Mitraud, resté prêtre (nous en convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas resté dans son esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un écrit ayant la prétention d'être une solution chrétienne à la grande question du temps présent, sont-ils une définition orde et païenne de la notion de droit: «Le droit est la résultante des besoins de la nature»? Pour un homme qui, comme l'abbé Mitraud, doit avoir de la théologie et de la tradition dans la tête, le droit a-t-il son expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur des Sociétés humaines touche-t-il une seule fois à cette question de la famille, type et pierre angulaire de toute société, et à l'aide de laquelle un penseur énergique aurait tout expliqué,—car Bonald n'a pas tout dit, et il a même interverti les termes de sa trinité domestique?
Mitraud, qui parle de société et d'analyse comme il parle de tout, sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte à la dérive de toute pensée et le noie à la fin dans une écume de mots brillants, a-t-il analysé les éléments constitutifs de toute société? A-t-il vu quelles en étaient les institutions essentielles, nécessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une théorie après laquelle il aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une théorie n'aurait-il pas fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est, au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait opposée, comme une suprême réponse, à tous ces essais de société mécanique rêvés par les philosophes du XIXe siècle en dehors du sociisme humain? L'abbé Mitraud nous dit bien, il est vrai, que «le catholicisme renferme toute vérité», qu'il est «l'affirmation universelle», qu'il n'y a pas «une loi qu'il ne contienne». Généralités assez vulgaires, qui ne signifient que quand on les explique ou quand on les féconde! Il fallait les dégager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud n'a pas fait. Le caractère de son ouvrage est un vague immense sur toutes choses; sorte de harpe éolienne philosophique, qui donne des notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-être l'explication de son succès parmi les esprits les plus différents d'opinion. Chacun voit ce qu'il veut dans les nuages. L'abbé Mitraud a charmé également beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres, cruellement logiciens, et qui ne bougent pas à cette heure, mais dont il connaîtra peut-être plus tard la logique et la perversité.
Et qu'il ne s'y trompe pas! l'éloge que font ces derniers de son livre n'a été combiné que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de bonne volonté, mais sans connaissance de la profondeur des partis et de leurs desseins, sur la voie dangereuse où il s'est imprudemment avancé, lui retourner un jour ses idées contre ses intentions, compromettre un prêtre, compromettre Dieu, dans cette question du socialisme contre laquelle un gouvernement d'énergie ferait plus que tous les écrivains réunis, voilà ce que l'abbé Mitraud, dans les illusions de sa charité, ne voit pas au fond des éloges donnés à son livre par tous ceux-là qui devraient le plus le repousser. Nous l'avons dit déjà, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la nécessité d'une théocratie, et les ennemis jurés de toute théocratie l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le même livre s'inscrit en faux contre la souveraineté politique de l'homme et contre la souveraineté philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans leurs théories que les gouvernements personnels et hiérarchiques doivent être remplacés par des mécaniques sociales dont ils ont le devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance, protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernière et la plus heureuse interprétation de l'Évangile des temps futurs. Évidemment il y a une raison à cette anomalie, dont l'abbé Mitraud ne se doute pas. Évidemment il y a pour les philosophes, dans cette théocratie que l'abbé Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais quoi qui n'est pas la théocratie du moyen âge et du cardinal Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui odore, comme la théocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet autre abbé cher à cette ogresse d'abbés: la révolution! Il y a, enfin, dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud, qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce christianisme de l'utopie que la philosophie aime à embusquer partout dans l'intérêt de son service, et qui, sur les débris des institutions monarchiques, ferait volontiers descendre—et toujours sous la forme d'une colombe!—un Saint-Esprit par trop désarmé.
Que l'abbé Théobald Mitraud se tienne donc pour averti!—et s'il a réellement un système, un second volume dans la pensée, qu'il en surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'après y avoir regardé. La Circé des partis lui verse le philtre de l'éloge pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal à ce jurisconsulte des besoins de la Nature. Qu'il prenne garde! qu'il se défie et qu'il soit plus fort que Circé! Ce que nous disons ici est au-dessus de toute critique littéraire. Mais, quand il s'agit d'un livre sur la Nature des Sociétés humaines, la Critique, sous peine de n'être pas au niveau de sa tâche, a plus que des considérations de littérature à faire valoir. Du reste, littérairement, nous ne serions pas moins sévère pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons été pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littérairement, on ne trouve ni la déduction ni l'ordre d'un livre dans cet écrit, décousu comme un pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin.
La Critique, cette dissection sur le vif, comme disait Rivarol, nous a trop appris la physiologie littéraire pour que nous ne voyions pas très bien, sous les lignes de la composition, quel a dû être le procédé de l'auteur. Or, nous ne serions pas étonné que Mitraud, au lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unité, n'eût utilisé d'anciennes notes, des fragments épars, en les rapprochant.
Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du cœur. Il est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud, nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,—et les ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides applaudissements!