[ERNEST RENAN][22]


I

Les Études religieuses[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition, par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les uns au bout des autres les œufs que vous avez pondus, et c'est un collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française, tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme on entendît miauler—doucement encore, il est vrai,—un tigre de la plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté, car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les chats,—ces tigres manqués!

Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des Études religieuses de Renan. Ordinairement, en France, on est plus brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du surnaturel; c'est le critique qui montre comment cela pousse dans l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue, comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24], qu'il faut élargir Dieu pour faire tomber les murs des Églises. Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège. Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait sur les toits: «Écrasons l'infâme!» Quand l'Allemagne elle-même, si longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence contre Dieu. Il les accuse d'avoir le pédantisme de leur hardiesse et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez de placidité et d'amour. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes—dit-il—s'attribuent sans les mériter les honneurs de l'athéisme.» Mais ne les a pas qui veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach—nous dit encore Renan avec un sourire placide et superbe—a écrit en tête de la 2e édition de son Essence du Christianisme: «Par ce livre, je me suis brouillé avec Dieu et le monde.» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et que, s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné.» Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les insolences qu'on lui débite:

Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!

n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a exécuté!

II

Mais, nous l'avons dit, il n'a rien inventé pour cela. L'exécution est restée au-dessous de la prétention. Les idées sur lesquelles il s'appuie sont communes en Allemagne, où les idées cessent de dominer dès qu'elles sont populaires, et en France déjà elles se sont produites obscurément et sans succès. Renan, qui parle, dans ses Études d'histoire religieuse, de tous ceux qui s'avisèrent les premiers de lever, comme une catapulte, le misérable fétu de leur critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des médiocrités comme Boulanger, Dupuis, Émeric-David, Petit-Radel, Renan a oublié de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et français, a posé l'idée générale qui domine la critique de détail dont on est si fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi: il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a écrit un livre sur les religions, et l'idée de ce livre, très simple et très dangereuse dans un pays qui croit que la vérité ne peut jamais être compliquée, l'idée de ce livre est que les formes religieuses passent, mais que le sentiment religieux est éternel. Eh bien, c'est toute la théorie de Renan! L'auteur des Études, et dans sa préface et dans vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'idée de Benjamin Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de plus. «La religion,—dit-il,—en même temps qu'elle atteint par son sommet le ciel pur de l'idéal,»—par exemple Benjamin Constant, qui filtrait son eau du Rhin avant de la boire, était trop spirituel et trop Français, lui, pour nous parler de l'idéal ailleurs que dans un roman!—«la religion pose par sa base sur le sol mouvant des choses humaines et participe à ce qu'elles ont d'instable et de défectueux». Et plus bas: «Éternellement sacrées dans leur esprit, les religions ne peuvent l'être également dans leurs formes...» Selon Renan, l'humanité a le sentiment religieux, ou le sentiment du surnaturel, plus fort ici que là, dans certaines races que dans certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait presque physiologique, tant il est visible et impossible à rejeter! Seulement, les formes à travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus ou moins menteuses, vieillies et tombées, et elles tomberont toutes de plus en plus jusqu'au jour où l'humanité arrivera à la culture de l'idéal pour l'idéal... Si elle y arrive! car l'humanité aura toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est guères bonne que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne grâce: «Dites aux simples—dit-il de son ton protecteur—de vivre d'aspiration à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence, immortalité, autant de bons vieux mots un peu lourds que la philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage.» L'aveu est toujours bon à enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate de la science. C'est lui qui a osé écrire: «Il ne faut pas sacrifier à Dieu nos instincts scientifiques.» Après cela, vous comprenez très bien le charmant détour que l'auteur des Études a pris, ou l'immense illusion dont il est la dupe. Quand on a déporté Dieu dans les culs de basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que l'on n'a rien fait contre lui.

Voilà pourtant le système de Renan, voilà le dessous de ce traité du Prince qui a la prétention d'être si profond contre les religions en général et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'à son point de vue exclusivement philosophique, une thèse pareille, dangereuse par cela seul qu'elle est compréhensible aux intelligences les plus basses, n'est, après tout, qu'une pauvreté. Benjamin Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revêtue de ces formes les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on eût vues depuis Voltaire; elle n'en était pas moins tombée dans l'oubli avec le silence des choses légères, car il faut de la consistance pour, même en tombant, retentir! Ernest Renan, érudit, philologue, chercheur, d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la créature d'une philosophie, l'instrument de deux ou trois idées métaphysiques, que nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne nous lâchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajouté à cette vue première, à cette piètre généralité dont il n'a pas caché le néant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces applications—il faut bien le dire—n'ont point, malgré les efforts de l'érudit, plus de consistance, de grandeur et de solidité que la vue première qui les a déterminées. Le critique n'a pas relevé le philosophe. En ces Études d'histoire religieuse, la négation dans le détail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans les points de départ et les conclusions, de sorte que le livre qui contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si laborieusement accumulées, et qui se maintient avec tant de peine, entre toutes les opinions, dans un équilibre favorable à son influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous les côtés à la fois.