En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan sont au nombre de quatre: les Religions de l'antiquité; l'Histoire du peuple d'Israël; les Historiens critiques de Jésus; Mahomet et les Origines de l'Islamisme. Les autres ne sont pour ainsi dire que les satellites de ceux-là, et c'est dans ceux-là que le critique a le mieux exposé sa méthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi! cette méthode et les résultats obtenus par elle dans ces quatre articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne pouvons-nous pas dire de cette méthode ce que nous avons dit de l'idée des Études religieuses: à savoir que nous la connaissons et que nous avons traversé déjà tous ces atomes de poussière? Renan proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est d'hier et qu'elle tient à cette haute indifférence (pourquoi haute?) dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant ses précautions contre eux, il reconnaît, par l'admiration qu'il leur a vouée, que Wolf et Strauss sont ses maîtres,—Strauss, le prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique, dont le livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'Évangile par des mythes purs, comme on avait, avant lui, essayé de les élucider avec des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dépassé en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du surnaturel et cette méthode qui, de nuance en nuance et d'effacement en effacement, dépouille et pèle le fait historique jusqu'à ce qu'il n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on ne change pas, a-t-elle réellement entamé ce qu'elle a cru si aisément détruire? Le bon sens public s'est-il payé de cette monnaie? A-t-il de tout cela jailli une lumière, quelque grande certitude, devant lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jésus, par exemple, la Bible et l'Évangile ne causent plus d'étonnement?... Renan dit et répète à satiété que la critique historique est toute dans les nuances, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procédés de sa méthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent d'exister et que bientôt on ne les voit plus; ses hypothèses manquent bientôt du corps même d'une hypothèse. Assertions hasardées, systèmes à l'état de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon lui, simplifient et éclairent l'histoire, pour se décider dans la plus vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mémoire de sa blanchisseuse d'après cela! Mais le moyen de faire passer les choses les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est le sérieux avec lequel on les écrit. Impossible, dans un seul chapitre, de suivre l'auteur des Études dans les discussions auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signalés. Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss, il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa malencontreuse critique. «Les légendes des pays à demi ouverts à la culture rationnelle—dit-il, page 63 du volume,—ont été formées bien plus souvent par la perception indécise, par le vague de la tradition, par les ouï-dire grossissants, par l'éloignement entre le fait et le récit, par le désir de glorifier les héros, que par création pure comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier des mythologies indo-européennes». Et, suspendu entre le je ne sais qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase qu'il importe de recueillir: «Tous les procédés ont contribué dans des proportions indiscernables au tissu de ces broderies merveilleuses, qui mettent en défaut toutes les catégories scientifiques et à l'affirmation desquelles a présidé la plus insaisissable fantaisie.» Proportions indiscernables! catégories scientifiques en défaut! insaisissables fantaisies! Ce n'est pas là seulement le scepticisme dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science inconséquente—car elle s'expose en le faisant—ait jamais fait!
III
Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale, une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition, qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ—dit-il—sera aussi libre dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle tant! «La critique des origines d'une religion—dit Ernest Renan—n'est pas l'œuvre du libre penseur, mais des sectateurs les plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas?
On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces Études d'histoire religieuse ne sont guères qu'une collection glacée de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile, on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui fait bien tout ce qu'elle fait, et aussi en l'homme individuel, dont Renan ne craint pas de dire qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit et la beauté de ce qu'il aime. Il est presque incompréhensible qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare, et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces Études, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue. Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait (soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès et à part la vérité divine, socialement, la dernière des superstitions valait encore mieux que la première des philosophies!
IV
Le livre de l'Origine du langage[25] est postérieur aux Études religieuses, non dans la publicité, mais dans l'attention publique. On dit que quelques personnes l'avaient lu déjà avant que Renan, qui le republie, eût attrapé son petit bout de renommée. Il a toujours été heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gâtés (qui resteront marmots) de ce siècle gâté et que la Fortune a pris par le menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a conduits à tout de cette manière. Sorti du séminaire comme un certain empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisément, et pour cette raison même, au Journal des Débats, et il y est encore, je crois, les jours de grande fête; de là, il cingla vers l'Institut, et le voilà, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'érudition allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans luttes, le voilà regardé comme un critique, un érudit et un écrivain formidable, même par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent, comme les Français saluaient les Anglais à Fontenoy. Seulement, les Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des héros, tandis que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre intellectuel, n'est, je l'ai dit déjà, qu'un poltron d'idées, qui, comme le lièvre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu'à de plus poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France. Ou nous marchandons tout à un homme, ou nous ne lui marchandons rien. C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il tousse un peu et il est délivré. C'est cette petite toux salutaire que la Critique voudrait provoquer aujourd'hui.
Et l'heure est bien choisie pour ce débarras. La surprise du premier moment, cette grande duperie, est passée, et Renan se prête lui-même à la circonstance. Il en est à l'heure des secondes éditions. Il fait cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous récapitule sa gloire; il se réimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oublié. Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les éditeurs qu'ils cherchèrent, et, grâce à eux, il nous étale les premiers costumes de sa pensée avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine:
Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons!
L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifié, ni augmenté, ni raffermi. Il s'est contenté d'y joindre une préface où il se félicite d'avoir pensé comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne différer que de quelques nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, à les voir tous dans cette préface, des aliénés, à force de science, occupés à chercher la petite bête invisible, la mouche narquoise de l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont là tous, ces happeurs de vide! Il y a là un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques sans flexion, mais agglutinées, et qui compte trois âges dans le développement du langage après trente mille ans de chronologie. Il y a un M. Steinthal, trop subtil même pour M. Renan, qui l'accuse de s'évanouir dans un formalisme profondément creux,—M. Steinthal, qui a travaillé énormément pour arriver à dire que le langage naît dans l'âme d'une manière aveugle.
Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont inventé une famille TOURANIENNE à l'aide de laquelle ils cherchent, de l'aveu de Renan, «à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses». Enfin, il y a Renan, qui se prélasse et s'introduit lui-même dans ce majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araignée. On dirait que le prêtre manqué vise au moins à une petite papauté philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimériques, hypothétiques et faux, et il a sur eux l'avantage d'écrire même assez brillamment en français... Du reste, cet essai n'entamera en aucune façon son amour-propre ou sa personne, car dans ce mémoire d'académie, long de 247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel que nous venons de le voir dans ses Études religieuses. Nous craignons bien qu'il ne puisse jamais changer.