A consulter ce livre, on voit que dès son début dans la science Renan était destiné à porter toute sa vie cette double livrée de Hegel et de Strauss qu'il a endossée. Shakespeare, avec son ironie charmante, appelle quelque part les laquais «messieurs les chevaliers de l'arc-en-ciel». Avait-il deviné les laquais de la philosophie du mythe, de la contradiction et du devenir, ces nuées coloriées et que le premier vent de bon sens, s'il vient à souffler, emportera? La méthode, que Renan n'a point inventée et qu'il a commencé par appliquer à la théorie du langage, est cette méthode connue des Études religieuses dont nous parlons pour la première et dernière fois. La Critique n'a point à créer d'importances en s'acharnant sur des théories méprisables. Appliquer à tous les ordres de faits le même procédé superficiel et vicieux est une opération qu'on signale, mais sur laquelle il n'y a point à revenir. Dorénavant, quand nous parlerons d'Ernest Renan et de ses œuvres, c'est qu'il aura pris la peine de se transformer.
V
En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-même est en question, compromis et à la veille du déshonneur philosophique le plus complet, malgré les transcendantes aptitudes de sa pensée. Or, s'il en est ainsi, que voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisième degré qui vivent sur sa méthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a cependant à dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont servis de l'instrument logique forgé par Hegel, il est celui qui a le plus entassé de contradictions l'une sur l'autre et élevé le plus haut la philosophie du rien sur des pyramides de peut-êtres. Proudhon avait déjà commencé cette terrible vulgarisation de la méthode hegelienne qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et même un bestial, quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-même et de son lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de gausserie profonde la carrure d'un négateur effroyable et d'un mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec le système, l'esprit avec le caractère, pour redoubler autour de soi l'indécision et la confusion. Mercure qui saute et s'éparpille, couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se dédouble, se renverse, se dérobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau quand il l'a troublée. Hegel mariait la thèse et l'antithèse dans une synthèse faite de toutes deux. Du moins c'était sa prétention hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrêmes dans une équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente d'abaisser la lampe. Son fiat lux, c'est l'éclipse systématique de la clarté.
Et nous disons systématique en pesant sur le mot, car le manque de clarté dans Renan n'est point l'impuissance d'être clair. C'est la conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout, ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrédule prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste, Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était éteinte sur les marches mêmes de l'autel, et, quand il les eut descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il allait le chercher; il le trouverait peut-être; ce serait ceci ou ce serait cela. Mais la question était cet autel! C'était la guerre à Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son danger dans une société où il existe un peu d'ordre encore. Alors Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas l'infâme comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine d'impiété; mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XVIIIe siècle.
Sans cesser d'être un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie; mais l'étude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-existence de Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'Origine du langage est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan, qui l'a continuée avec acharnement dans ses Études d'histoire religieuse, dans son Histoire comparée des langues sémitiques, dans ses Essais de critique et de morale; et, quoique dans ce premier livre, plus peut-être que dans les suivants, ce jeune serpent de la sagesse ait eu les précautions d'un vieux et les préoccupations de sa spécialité, cependant il est aisé de voir que la chimère philologique, le passage de la pensée au langage ou du langage à la pensée, les épluchettes des premières syllabes que l'homme-enfant ait jetées dans ses premiers cris, ne sont, en définitive, que des prétextes ou des manières particulières d'arriver à la question vraiment importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu!
VI
On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens, quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage: «L'univers—dit-il avec son tour approprié et sublime—fut fait d'une seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe, dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme, Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués par le langage, cette condition sine qua non de tous nos développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le remplacer.
Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme formé d'un seul coup et est comme sorti instantanément du génie de chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le premier jour: «Cette expression de premier jour—dit-il à la page 19 de sa préface—n'est-elle qu'une métaphore pour désigner un état plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette période métaphore, il est impossible de la retrouver. Seulement, «pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent, quoique Renan prétende que le sourd-muet se crée tout seul des moyens d'expression (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur allume l'esprit et le cœur, le sauvage et l'enfant croupiraient éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque métaphore) des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait trop rigoureux—dit-il encore—d'exiger du linguiste la vérification de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus pénétrante—ajoute-t-il ailleurs—fut le partage de l'homme au commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir seulement quelque chose!
Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de l'Origine du langage oppose à la réalité sévère de la métaphysique de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre! Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi, enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un peut-être ou d'un il semblerait comme on en trouve dans son livre. Quelle autorité que cet homme!
Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup, et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques primitives chacun parlait à sa façon,—ce qui était Babel avant Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans les nœuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles on veut remplacer scientifiquement des traditions avérées qui accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour l'accabler.