Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui. Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus!

VII

Otez, en effet, l'athéisme,—l'athéisme masqué et la haine de la tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les livres écrits jusqu'ici par Renan,—et vous n'avez plus rien dans ce rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont très rares, ne nous impose pas.

Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves, l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus ici que le reste. Dans cette Origine du langage, il n'y a encore que le brouillon scientifique, lequel a persisté.

Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant, l'intellectus agens, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il touche.

Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour faire suite à cet Essai sur le langage chimérique et confus qu'il réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet? Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête chinois de la science vaine et de l'analyse impossible?

Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort, soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et Stendhal, et il ne viendra qu'après eux.

[GORINI][26]