I
Ce n'est point un livre réellement composé que ces trois volumes[27], mais c'est un travail immense et très étonnant de détail. L'auteur de ce travail, l'abbé Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un écrivain dans le sens littéraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le fond de l'écrivain,—une manière de dire personnelle,—mais c'est un érudit, et un érudit d'une nouvelle espèce, venu en pleine terre, à la campagne, comme une fleur sauvage ou comme un poète... Jusqu'ici vous aviez cru, n'est-ce pas? que les érudits fleurissaient à l'ombre des bibliothèques, sous ces couches de poussière savante qui sont la terre végétale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la docte destination du bénédictin pour qu'un prêtre, par exemple, avec les saintes occupations de son ministère, pût devenir, par la science, un Mabillon ou un Pitra.
Eh bien, c'était là une erreur, l'abbé Gorini va nous apprendre qu'on peut devenir, à force d'attention, de volonté, que dis-je! de vocation, cette reine des miracles, un érudit sans bibliothèques, sans livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytère, dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du pasteur qui a charge d'âmes et qui sait porter son fardeau! Jamais la vocation, la force de la vocation, n'a touché de plus près au génie. Ce n'est donc pas un simple savant que l'abbé Gorini, c'est un savant exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un phénomène.
Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phénomène sans aucun air de phénomène, Dieu merci! un phénomène bon enfant, sans charlatanisme, sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgré la réputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte, flot par flot, comme l'eau vient à l'écoute-s'il-pleut de sa paroisse, n'a pas cessé de vivre à l'écart, au fond de sa province, y continuant son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de critique. L'abbé Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit éclatant et mérité que l'on doit, par exemple, à un de ces grands vaudevillistes qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial et un prêtre livré à la duperie des travaux sévères, il faut en convenir, il n'a pas été trop malheureux! Il n'a pas trop attendu à la barrière. Son nom a percé à Paris. On l'y a prononcé avec respect parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de gens!
Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre curé de campagne est, dit on, menacée d'une place à l'Institut, et je ne crois pas qu'elle s'en inquiète. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose, j'imagine, sur ce casanier de l'érudition, qui, depuis qu'il n'est plus curé, s'est cloîtré dans la science, et qui doit joindre l'insouciante bonhomie du savant à l'indifférence du saint pour les choses du siècle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme Montaigne voulait que la mort nous trouvât tous, «nonchalant d'elle et de notre jardin inachevé». Or, le jardin de l'abbé Gorini, que je tiens à ce qu'il achève, est le jardin public—trop public—de l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans lequel précisément ce vigoureux sarcleur d'abbé Gorini a retourné plus d'une plate-bande pour le compte de Guizot.
C'est donc un procédé généreux à Guizot que de placer à l'Institut le savant abbé, son critique; car Guizot, le politique de la paix à tout prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser opérer un désarmement. Un homme, un champion de la vérité historique comme l'abbé Gorini, ne désarme que quand il n'y a plus le moindre petit mauvais texte à tuer. Nous n'en sommes pas là encore. L'abbé Gorini n'est pas un de ces savants à patience d'insecte qui pousse imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il l'était, on l'arrêterait bien, ce savant-là! On lui jetterait, à cet insecte, une prise de bon tabac d'académicien sur la tête, et tout serait dit. On aurait la paix.
L'abbé Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la science pour la science. Sa science, à lui, c'est l'Église. S'il n'y avait pas d'Église, peut-être que pour lui il n'y aurait pas de science du tout. Quoiqu'il eût quelque part, sans doute, dans un angle de son cerveau, un pli où dormait cette vocation de savant que son amour pour l'Église n'a pas créée, l'Église n'en n'a pas moins été l'étincelle à la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur de l'Église indignement mis en cause par les historiens de ce temps, ce simple et doux abbé Gorini n'aurait pas songé à interrompre la plantureuse lecture de ce bréviaire qui renferme assez d'érudition pour un prêtre, et cela afin de relever, un à un, dans les livres du XIXe siècle, tous les mensonges et sophismes qui s'y étalent, sous cette apparence d'impartialité qui est l'hypocrisie de l'histoire quand ce n'en est pas la trahison!
II
Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état, j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins, dans sa poitrine?
Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres, rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même, comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un devoir.