En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité.

Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré sa position isolée, éloigné des villes, de toute source intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition!

On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa Défense de l'Église, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une seconde édition.

Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur, que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment, mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet, en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris la lune avec ses dents,—la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit. Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel.

III

En effet, le critique était prêtre, et jamais il ne l'oublia. Sa charité, pour le moins, égalait sa science. Ce ne fut point une polémique passionnée et personnelle qu'il commença avec les historiens du XIXe siècle, qui s'étaient trompés ou avaient trompé sur l'Église; ce fut une chasse, non aux hommes, mais une chasse implacable seulement aux textes faux, aux interprétations irréfléchies ou... trop réfléchies, aux altérations imperceptibles. Il chassa tout, en fait d'erreurs, la grosse et la petite bête, et parfois même il préféra la petite, comme plus difficile à tirer. Il fut incroyable d'adresse, de sagacité et d'acharnement; mais il respecta les personnes,—et pour nous, qui n'avons pas ses vertus, il les respecta trop. Ce lynx de texte, qui déchiquetait si bien en détail les livres de ce temps, se fit myope, plus que myope, pour les défauts et les débililités de l'auteur. Il se fourra les deux poings de sa charité dans les yeux!

Et cela fut quelquefois si fort qu'on put le croire un badaud en hommes, cet esprit si fin et si avisé en textes, ou bien, sous forme dissimulée, un moqueur. Les hommes qu'il a surfaits, tout en vannant leurs œuvres, n'ont pas, eux, vu la moquerie, mais ils ont pris l'admiration, et cela les a consolés de la critique. Les hommes sont si petits, ils tiennent si peu à la vérité et tant à leur personne, que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal usé. Et pourtant, si on comprenait, c'est la chose mortelle! Pour cette raison apparemment l'auteur de la Défense de l'Église, livre déshonorant au fond,—car l'honneur des historiens, c'est l'exactitude!—n'a soulevé aucun des ressentiments que la contradiction soulève d'ordinaire entre érudits. Ils avaient, je l'ai dit, senti les ailes du taon, mais ce ne fut point comme dans La Fontaine, où

Le quadrupède écume et son œil étincelle;

les lions de l'histoire attaqués n'écumèrent ni ne rugirent. Était-ce de peur d'irriter l'ennemi, ces lions prudents, ou le ton du livre en avait-il adouci les coups?