[DOUBLET ET TAINE][28]


I

C'est une chose assez rare, dans ce temps, qu'un livre spécial de philosophie. La philosophie manque d'interprètes. Elle est partout, circulant dans beaucoup de livres, comme certains poisons circulent dans le sang; mais elle ne se formule nulle part dans des œuvres transcendantes, non pas seulement de fait mais même de visée. Depuis la mort de Jouffroy et la publication de l'Essai—resté essai—de philosophie par Lamennais, on n'a plus vu que quelques livres de morale sans autorité et quelques maigres monographies. D'œuvres fortes, aucune. Cousin,—qui a nommé l'éclectisme, mais qui ne l'a pas inventé, qui a donné une possession d'état à ce bâtard de l'optimisme de Leibnitz,—Cousin ne dit plus rien, perdu sous les affiquets des grandes dames du XVIIe siècle. Il est plus que mort, il est enseveli, et d'antiques jupons doublent son cercueil. En dehors du saint-simonisme et de la doctrine de Fourier, qui furent moins des philosophies que des essais d'institutions sociales, nous vivons à peu près sur le fond d'idées qui s'est produit de 1811 à 1828. Nous rongeons toujours cette feuille d'oranger que voilà suffisamment déchiquetée. Nous n'avons pas su la remplacer. La bonne volonté de la Critique d'étendre son examen aux livres de philosophie pure lui est à peu près inutile. Il n'y en a pas.

En voici deux pourtant qui, exceptionnellement, nous tombent sous la main et que nous pouvons mettre ensemble. L'un est l'Histoire de l'Intelligence,—de l'intelligence in se, comme disent les Allemands. Livre grave, qui se fronce et se donne un mal terrible pour être profond; illisible d'ailleurs, quand on ne connaît pas le chinois de la philosophie moderne, et qui, pour cette raison, mériterait d'être traduit. L'autre: Les Philosophes français du XIXe siècle non y compris l'auteur, (bien entendu), est encore, sous une autre forme, une histoire de l'intelligence, mais de l'intelligence en acte, puisqu'il s'agit des systèmes et des plus beaux esprits philosophiques contemporains. Quant à ce second livre, il n'a pas le ton du premier. Il n'est pas grave. Bien au contraire! Il veut être léger, et il l'est trop. L'auteur, qui commence par imiter Fontenelle, finit, ma foi! par se croire Voltaire. C'est un ricaneur perpétuel qui fait joujou des plus grosses questions, s'imaginant les rouler avec la plus gracieuse facilité du bout de l'ongle long qu'il porte au petit doigt, Clitandre de la philosophie! Eh bien, quelle que soit la différence de ton de ces deux ouvrages, ils ont cela de commun qu'ils montrent très bien, chacun à sa façon, l'état actuel de la philosophie et sur quel pauvre grabat d'idées la malheureuse se sent mourir! L'Histoire de l'Intelligence[29] de Doublet a été faite suivant une méthode, et le livre des Philosophes français[30] nous donne pour conclusion la sienne, sans avoir l'air d'y tenir plus qu'à tout le reste, dans ce singulier livre. Or, ces méthodes connues déjà, reprises cent fois en sous-œuvre depuis Descartes,—le père de tous les faiseurs de philosophie solitaires,—ces méthodes retournées, changées de côté, modifiées, ici ou là, par des travaux d'insecte, mais éternellement les mêmes, c'est-à-dire partant du moi pour aller au moi par le moi, donneront-elles enfin à la philosophie, sous la main de ces deux derniers venus, Doublet et Taine, ce qui lui a manqué jusqu'à cette heure:—la vie et la fécondité? Doublet et Taine doivent être deux jeunes gens. On le sent en lisant leurs livres. Mais nous apportent-ils l'un et l'autre une si grande découverte que l'un soit à juste titre d'une satisfaction si orgueilleusement modeste quand il se regarde, et l'autre d'une si fringante impertinence quand il regarde ses prédécesseurs et ses maîtres?...

Nous commencerons par Doublet. Nous ne le comparerons pas à Taine; nous croyons qu'il vaut beaucoup mieux. Doublet, quelque soit son âge d'ailleurs, est un franc jeune homme en philosophie. Il y croit. Il peut donc un jour être détrompé. Fatigué d'une étreinte si vaine, il peut un jour prendre dans ses bras autre chose que cette nuée et produire une œuvre vivante. Il a de la force, de la volonté, de la réflexion, et même dans des proportions assez viriles; tandis que Taine, esprit frivole, ne croit absolument à rien, se moque de tout, et ne changera pas. Taine n'est pas seulement un athée de la grande manière: il l'est de la petite; il l'est de toutes. C'est l'athée pur. Il l'est envers Dieu et envers les hommes,—n'admettant que lui-même et sa propre plaisanterie. Or, puisqu'il s'agit de cela, et pour le dire en passant, nous ne croyons pas beaucoup aux ravages de la plaisanterie de Taine. Ses Philosophes français sont un éclat de rire dans l'eau. On n'est pas un serpent pour souffler dans une clef forée! Doublet, lui, qui ne souffle que de fatigue, est au moins un esprit de bonne foi et d'acharnement dans la recherche. Mécontent (on le conçoit très bien!) de ne rien comprendre aux philosophies contemporaines, il est descendu en lui-même pour y chercher l'affirmation qui ne s'y trouve pas. Mais là précisément a été le mal. Il est descendu en lui-même comme les philosophies contemporaines. Il s'est jeté dans la psychologie, le puits de l'abîme pour les philosophes: «la cave de Maine de Biran», comme dit Taine,—et il y est resté.

II

Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet: l'Histoire de l'Intelligence. Quel titre pétillant d'ambition et d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais eu que deux hypothèses: l'hypothèse—qui est le fait dominateur—de la tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et... chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être, et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer. Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit, comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la perception,—de l'appréhension de l'idée,—de sa subsumption dans les concepts», cette théorie, très travaillée, très allemande, très subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure, c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de l'Intelligence essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit, du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre, et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le prédisons.

Telle est, en quelques mots, cette Histoire de l'Intelligence. Tel est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que, sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il ne se développerait pas!