Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire, d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille, l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant, nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère générateur de la pensée... In principio erat verbum. C'est donc par une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de l'intelligence s'abstraire de l'histoire tout en critiquant l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier.

Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le! Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine. Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père, répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du moi. Timide dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse justement de pusillanimité, il s'imagine,—idée vulgaire!—comme tous les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de Doublet pour appréhender l'idée, comme il dit, par exemple l'idée de la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines, qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur eux-mêmes et d'observer les infiniment petits—les fils de la Vierge intellectuels—sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement l'effort de son œil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte des philosophes. L'un veut deviner comme l'œil voit, et il se crève un œil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que l'inanité?...

III

Certes! quand on touche de pareils résultats, quand on lit ce livre laborieux dans le rien où l'abstraction met le monde en poudre, on comprend que Taine, l'auteur des Philosophes français du XIXe siècle, dise hardiment, et pour cette fois avec vérité, que la psychologie est déshonorée. Elle l'est, en effet, et à jamais. Après avoir, par la main de Descartes,—ce Robinson du moi enfermé dans son je comme dans une île déserte, mais sans aucune espèce de Vendredi,—détrôné la scolastique, qui valait mieux qu'elle, la psychologie est tombée dans le mépris de la philosophie elle-même, et Taine, le lettré, le docteur ès lettres et l'élève de l'École normale, avec son livre des Philosophes français au XIXe siècle, tous psychologues au premier chef: Laromiguière, Royer-Collard, Maine de Biran, Cousin, Jouffroy, est le témoignage le plus frappant et le plus éloquent de ce mépris.

Le livre de Taine est effectivement, sous des formes qui veulent être gaies et amusantes avant tout, un soufflet bien et dûment appliqué sur les deux joues de la philosophie contemporaine. C'est un de ces soufflets semblables à ceux que le bourreau donnait parfois à sa victime immolée! Seulement, comme on ne tue pas avec la batte d'Arlequin, le joyeux bourreau n'a pas tué ici la philosophie, qui continuera d'aller à ses affaires comme M. de Pourceaugnac avec son soufflet. Jamais, depuis qu'on écrit des articles de petits journaux (c'en est un de 362 pages que ce livre), on n'a traité avec un laisser-aller plus irrespectueux, avec un détail d'anecdotes plus malhonnêtes (sont-elles vraies?), les hommes et les choses que les lettrés de ce pays-ci ont adorés depuis quarante ans. Taine a parfaitement appris, à l'École d'où il est sorti, le défaut de l'armure de ses maîtres, la vacuité de leurs systèmes, le vice de leur enseignement et les grimaces de leurs prétentions. Il sait tout cela comme un de nous, et nous ne lui reprochons ni de le savoir ni de le dire. Dans la splendeur animée du monde catholique, où nous assistons à la vie, les philosophes nous semblent des ombres chinoises, des marionnettes noires qui s'agitent sur une toile blanche tamisée de lumière, et cela nous cause je ne sais quel frémissement de plaisir de les voir se livrer aux affreux amusements de la discorde et se briser des meubles sur leur majestueux angle facial. Ils se font ainsi justice eux-mêmes. Et d'ailleurs, avant tout, même avant les convenances et les respects d'école, la vérité! Mais ce que nous ne pouvons nous empêcher de blâmer dans le livre de Taine, c'est le manque absolu de sérieux et le scepticisme de ton, qui invalide la critique que l'on fait; c'est surtout une perversité de doctrines pire que celle des philosophies dont il se moque en les exposant.

Taine est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est par l'expression et par le fond des choses, et, comme il est tel dans le XIXe siècle, il est très au-dessous, en réalité, des hommes du XVIIIe siècle, car l'erreur changée d'époque ressemble à un monstre déterré. Elle est plus laide qu'elle n'était du temps de sa vie. Si on appliquait à l'auteur des Philosophes français un des procédés de son livre, qui consiste à changer un homme de place,—à faire naître Cousin, par exemple, en 1640 et à le métamorphoser en abbé, en théologien et en successeur de Bossuet, espèce de truc à l'aide duquel il est facile de rencontrer des analogies d'imagination assez drôlettes,—nous dirions, nous, que Taine fut un ami de La Mettrie et qu'il a soupé chez d'Holbach, très hardi quand les domestiques étaient partis. Il a la prudence des serpents d'alors, qui étaient fort plats; il ne déduit pas longtemps ses idées, il les ombrage quand elles deviennent trop claires et les brise dans cette plaisanterie qui est une ressource; mais on n'en voit pas moins passer la lueur. Ces petites précautions ne tromperont personne. Taine distingue profondément la science, cet objet d'éternelle recherche, de la morale, de la religion, du gouvernement. La science, dit-il, ne s'occupe que de rechercher les faits et de les décrire analytiquement. Or, comme il estime que la science doit faire, dans un temps donné, les destinées du genre humain, il se trouve que la religion et la morale, qui ne sont pas la vérité scientifique et sur lesquelles les philosophes ont pris l'avance, s'en iront un jour avec les vieilles lunes. Telle est la foi et l'espérance de Taine. S'il y avait quelque chose qui ressemblât à du respect dans sa pensée, ce serait pour Condillac et pour Voltaire. Ses livres de chevet doivent être la Langue des calculs et Candide. Candide pour lui, son livre de couchette,—et la Langue des calculs pour les badauds et quand quelqu'un monte l'escalier. Chose naturelle! La philosophie qu'il galonne le moins de ses épigrammes est celle de Laromiguière, parce qu'elle se rapproche le plus de la philosophie du XVIIIe siècle. Son Dieu,—le plus grand psychologue de ce temps, dit-il,—c'est Henri Beyle (Stendhal); Henri Beyle, un esprit puissant, c'est incontestable, mais d'un matérialisme presque crapuleux. Il faut bien le dire, c'est le matérialisme aussi qu'exhale le livre de Taine. Il n'y est pas formulé, mais il y est; et sous les fleurs de la rhétorique et les roses à épines de la plaisanterie, sous les fadeurs et les fadaises de ce vieux pastel effacé, on sent l'infecte solfatare...

Quant au talent, un talent littéraire qui anime tout cela, il n'est pas énorme. Il consiste dans le programme assez bien étudié de la philosophie à l'École normale et dans cette fausse élégance qui joue au dandy sur des sujets qui ne comportent pas le dandysme. Un jour, Cousin, en verve de pédagogie, s'écriait, avec la solennité théâtrale et l'emphase de voix et de geste qui font de lui le plus grand comique involontaire qu'on ait vu: «Surtout, mon cher Labitte, n'oublions jamais que nous sommes des cuistres.» Mais Taine, qui n'a pas l'esprit de son état, veut, lui, à toute force, le faire oublier. C'est l'Alfred de Musset de la philosophie railleuse,—moins l'aristocratie naturelle du poète. Les cigarettes de Taine se fumeraient beaucoup moins longtemps. Quand on l'a lu, on est impatient d'une atmosphère plus saine et plus pure. On est impatient de sortir de la science telle qu'il nous la montre dans ce profil perdu, mais qui fait trembler, et de rentrer dans la famille, dans l'ordre, dans l'histoire, toutes choses ignorées du bourgeois célibataire, jongleur et parisien, lequel cherche à rechercher un objet de recherche d'un goût recherché; car voilà toute la philosophie de Taine. Misérables hypogées philosophiques! L'esprit solitaire y a froid, malgré le rire qu'on affecte d'y faire entendre. Déjà, à propos d'un premier livre sur La Fontaine, nous avons conseillé à Taine, dans l'intérêt de son esprit et de sa renommée, de retourner à cette traduction de Shakespeare dont il nous a donné un jour de si beaux fragments. Après avoir lu les Philosophes français, nous l'avertissons qu'il est plus pressant que jamais de retourner au vieux Shakespeare. Mais nous écoutera-t-il, et faudra-t-il donc l'y conduire, comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par obstination de modestie et que l'on conduit au piano?...

[PASCAL][31]