Le génie donc, mais le génie de l'expression et du sentiment, voilà la supériorité nette (reina netta!) de Pascal. Quelque pénétrant qu'il soit, il est plus pénétré, il est plus éloquent encore. Dans ce livre qui saigne, ce n'est pas la pensée qui domine, c'est le pathétique. La pensée qui circule dans ces Pensées est bientôt dite, et c'est toujours la même pensée: «Rien de certain, rien qui se démontre, la philosophie radicalement impuissante, la raison sotte, Dieu donc est Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ»,—tel est le fond. Mais la forme,—et plus que la forme, car, au point de vue extérieur, cette forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'écorce du style de Pascal; mais l'âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le Pascal en propre, voilà l'originalité qu'on n'avait pas vue et qu'on ne reverra peut-être jamais! Quoiqu'il y ait là de bien grandes images qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est plus beau que l'image encore,—l'image, d'un physique si puissant!—c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du pied de la croix, cette grande âme qui souffre la passion de la raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix!

Telle est la beauté des Pensées. Ce n'est pas la partie des Pensées qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble, crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'épouvante de son doute vis-à-vis de la seule clarté qu'il y ait pour elle, l'épouvantable clarté de Dieu! Effrayant génie que Pascal! a dit Chateaubriand. Ah! il eût dû dire effrayé! car l'effroi qu'il ressent est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'épouvante jusqu'à la poésie de l'épouvante. Oui! sous les lignes brisées de ce grand dessin géométrique qu'on aperçoit encore en ces Pensées, comme le plan interrompu d'une Pompéï quelconque après le tremblement de terre qui l'a engloutie, il y a une poésie, une poésie qu'on ne connaissait pas avant Pascal, dans son siècle réglé et tiré à quatre épingles: la poésie du désespoir, de la foi par désespoir, de l'amour de Dieu par désespoir! une poésie à faire pâlir celle de ce Byron qui viendra un siècle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un siècle plus tôt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un Hamlet plus mâle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare. Mais c'est tout à la fois le poème et le poète! C'est un Hamlet mort à trente ans passés, qui n'eut pas d'Ophélie, qui cause aussi, et dans quelle langue, grand Dieu! avec la tête de mort que les solitaires mettent auprès de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme l'autre Hamlet, en arrière, devant le trou de la tombe, c'est qu'au fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas!

Ainsi, c'est un poète, en définitive, que Pascal. C'est le poète de la peur, qui a écrit ce grand mot caractéristique de son âme: «Le silence des astres m'épouvante!» C'est un poète, qui a dévoré, dans sa flamme, le géomètre, le philosophe et même le sceptique qui était en lui, et de cette cendre il a fait jaillir sa poésie. Poésie naïve s'il en fut, celle-là, car elle ne se sait pas poésie, et quand elle le saurait, elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui touche par un seul point à celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal a su être un grand poète. Or, le calvinisme éteint tout, excepté l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait gardée. Eh bien, l'enfer a été la source de la formidable poésie de Pascal! C'est par le sentiment, même quand il est inexprimé, de cette poésie terrible, plus que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est resté le dominateur des esprits et même de ceux qui lui sont rebelles; car on a répondu, bien ou mal, à toutes ses raisons, et malgré l'accablante expression de son génie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses sentiments emportent tout, et ceux-là qu'il n'a pu convaincre de ce qu'il croit il les a emportés par la beauté de ce qu'il écrit, et ils conviennent qu'ils sont emportés! Qui sait, du reste? peut-être n'y a-t-il pas d'autre manière de mettre les pieds sur ces deux révoltés tenaces: le cœur de l'homme et son esprit!

IV

Et c'est aussi par là qu'il vivra toujours, le Pascal des Pensées. Rien n'est plus immortel qu'un poète, que la grandeur de sentiment qui fait les poètes et les héros; car les héros sont aussi des poètes, les poètes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui radotent en nous parlant de leur éternelle jeunesse. Les philosophies se succèdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il est bien changé: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement! S'il revenait au monde, il se trouverait un peu verdi dans la mirette de Cousin. Après Kant, d'ailleurs, après Schelling, après Hegel, il faut convenir que, même sans Cousin, l'homme du cogito serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des Pensées, n'a pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé pourtant sur le géomètre du XVIIe siècle, et planté plus loin que la place où il était tombé l'étendard de la découverte. Le jansénisme s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé, et jusqu'en ce beau livre des Pensées il s'est trouvé de vastes places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui était le seul naturel pour Pascal, a diminué dans les esprits, retournés vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète des Pensées! c'est le poète qui est par-dessous tous ces raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée, toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve jamais, et qui, comme un phénix effrayé, aveuglé par les cendres du bûcher où il s'est consumé lui-même, se sauve tout à coup dans le ciel!

Du reste, on l'a traité en poète, allez! Le XVIIIe siècle, qui avait bien ses raisons pour ne pas aimer la poésie, l'a assez insolemment toisé du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jésuite l'avait appelé athée, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des philosophes l'appelèrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils inventèrent même une petite légende d'abîme qu'il voyait incessamment ouvert à ses pieds, et cette légende, qui rapetissait Pascal, a eu crédit longtemps, et c'est un poète, c'est Sainte-Beuve, qui, impatienté, l'a mise à la fin en pièces l'autre jour!

Poltron qui avait peur du diable! Voilà comme on traduisait cette terreur sainte du Dieu irrité et jaloux, qui féconda Pascal et en fit un poète incompréhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragédie. Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que poète, eut les pitiés les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces Remarques, dont j'ai parlé, et dans lesquelles il fait tour à tour le joli cœur et le Tartufe: «Ne mettons point—dit-il d'un ton protecteur—de capuchon à Archimède...» «Êtes-vous fou, mon grand homme?» lui dit-il encore en se déboutonnant, familier et maraud. S'il l'était, c'était de cette folie dont il faut avoir trois quarts avec un seul quart de raison pour être un homme de génie, disait Royer-Collard, et cette folie-là, avec ses trois quarts de raison, Voltaire ne l'avait pas!

Devant la postérité, et cette partie de la postérité qui aime les grands poètes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir été, en toute sa vie, une seule minute fou comme Pascal!

[AUGUSTE MARTIN][33]