I
De Pascal à Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est l'auteur d'une Histoire de la Morale[34], et si Pascal est le poète de l'épouvante, Martin est le philosophe de la sécurité. Mon Dieu, oui! l'Histoire de la Morale! Voilà le sujet qu'aborde Martin,—auteur de plusieurs ouvrages, comme il dit sur la couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres religieux, les grands hommes et même les grands scélérats, ont eu leur histoire. Seule, la morale, cette chose à part des religions et qu'on est prié instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale n'avait pas la sienne. Ces étourdis d'hommes n'y avaient pas pensé!
Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son Devoir, sa Liberté et sa Conscience, était un des philosophes actuels et présentement des plus comptés de cette morale par elle-même, de cet indépendant quelque chose qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y poursuit la poésie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet dans un premier volume, précurseur de beaucoup d'autres... Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-même. Ne dirait-on pas un évêque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un.
L'Histoire de la Morale commence par la morale de la Chine. Le livre que nous annonçons a même pour sous-titre: Première partie:—de la Morale chez les Chinois. Ce commencement nous plaît. C'est une bonne ouverture, et nous en faisons sincèrement notre compliment à l'auteur. En tant qu'on se préoccupe de la morale par elle-même, il faut la prendre où elle brille le mieux, où elle a son caractère le plus saillant et le plus incontestable, là enfin où elle a le plus régné sans s'appuyer sur cette robuste et grossière épaule des religions dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule à présent... Or, qui ne le sait? Ce pays-là n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours été la Chine?
La Chine a bien vu par-ci par-là quelques vestiges de ces inévitables religions, branches cassées et dispersées du candélabre primitivement allumé et qui brûlent encore dans les diverses poussières où les porta une tempête qui ne les éteignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous les pays du globe celui-là où la philosophie et la science, et par conséquent la morale, leur fille stérile, ont le plus piétiné ces débris de flambeaux renversés. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui sont les calotins de l'endroit, ont été effacés par messieurs les mandarins, qui en sont les littérateurs et les philosophes. Martin a donc agi avec une vigueur de procédé qui l'honore en retraçant d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en soi, car elle y est tout, et après l'avoir montré Louis-Auguste Martin, l'auteur de plusieurs ouvrages, pourra se dispenser d'en faire un de plus!
II
Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en Chine, cette morale athée qui charma, quand il la découvrit, tout le XVIIIe siècle, qui se connaissait à cette morale-là. C'est cette morale, enfin, que certains esprits du XIXe siècle professent encore aujourd'hui, en prenant la peine de la détacher adroitement de toute philosophie comme elle était déjà détachée de toute religion. Or c'est précisément ce détachement, cet isolement de tout système de philosophie, qui fait le danger de cette morale, écrite seulement dans nos cœurs, et peu importe par quelle main!
L'homme n'est pipé que par les idées les plus simples. Tout système de philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que, décemment, il ne peut les admettre sans être lui-même un philosophe, apte à avaler tout en fait d'énormités. Mais ce moralisme faux qui ne se réclame pas d'une théodicée,—une théodicée, c'est de la théologie philosophique,—ce moralisme facile à comprendre, lavé et brossé de tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prétend n'être rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience, et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et bon garçon est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans avoir même à lever le pied, dans la majorité des esprits. Eh bien, c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air posé et doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon pattu et pas trop rengorgé dans son jabot dormant), est plus résolu et tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'être bien empâté encore de déisme et de traîner après lui quelque chose de ce pot au noir de fumée.
Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athée, comme un mandarin à quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre il a défini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a résolu d'écrire l'histoire. Il nous a donné un petit système qui marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme envers lui-même d'abord (à tout seigneur tout honneur!), d'où la sagesse,—les devoirs de l'homme envers la société, d'où l'amour,—et les devoirs de la société envers chacun de ses membres, d'où le droit. Est-ce net? Est-ce peu compliqué? Est-ce roulant?... Une si jolie petite mécanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile une allée de jardin!