De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom même de Dieu, ce diable de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit à sa clarté suprême, Louis-Auguste Martin ne l'a pas même écrit par distraction une seule fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est à son affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme, l'amour de l'homme, le droit de l'homme! J'ai vu souvent de l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naïf et d'aussi gros dans sa naïveté. En vertu de toutes les raisons qu'il vient d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande liberté, moins de pénalité, et, comme tous ces messieurs les philanthropes humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette ancienne guitare. On nous la râcle depuis assez longtemps!
Tel est le système de Louis-Auguste Martin, l'auteur de plusieurs ouvrages que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire, celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit être, j'en suis sûr, de la plus profonde unité. Tel est le système à la lueur duquel l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai, dont la morale a cela de supérieur, selon lui,—et d'inférieur, selon nous,—à la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la Chine a toujours joué de ce gracieux bâton à nœuds avec l'alacrité, la vigueur et la prestesse d'un bâtonniste. Même le suave Confucius ou Khoung-Tseu, si cher à Pauthier, dont Martin emprunte la traduction, se servait du bâton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur ami d'enfance vieux et assis à l'orientale sur ses talons au bord d'un chemin: «Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien,» dit l'aimable sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec le bambou!
Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du très sérieux Louis-Auguste Martin, quelque chose de très offensant pour le droit humain, et c'est là le grand reproche qu'il ait à faire à la Chine; mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il était lui-même un Chinois: «Ce qui caractérise la civilisation en Chine, c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations... Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi complètement formulées les éternelles lois du beau, du vrai et du juste, inscrites dans la conscience de l'homme. On les retrouve à chaque page de son histoire, invoquées par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses lettrés...»
III
Et c'est la vérité. Martin nous analyse les livres sacrés, les quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout cela—c'est la vérité—est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant, malgré ces invocations et ces formules, qu'a fait la morale de la Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes gens en goguette?
Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe? Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout sentiment d'humanité et d'honneur?
Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois, ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées, tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine, qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions chez tous les peuples!
En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale par elle-même, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,—le contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le truism soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse. Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les plus retors qui aient jamais existé.
Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de l'ornementation pure, pièces d'estomac, broderies de robe, inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes, arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à conclure de toute cette histoire de la Chine.—C'est que la morale ne peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable dérision!