J. B. d'A.

Novembre 1860.

[SAINT THOMAS D'AQUIN][1]


I

Si l'Académie des sciences morales et politiques n'avait pas pris sur elle de mettre au concours saint Thomas d'Aquin et sa doctrine, quel livre ou quel journal, avec la superficialité de nos mœurs littéraires, eût osé jamais parler d'un tel sujet? Aucun sans nul doute. Quoi! saint Thomas d'Aquin! un saint et un scolastique! Oh! certes, il ne fallait rien moins que la prépondérance de l'Académie des sciences morales et politiques sur l'opinion pour faire de saint Thomas d'Aquin une actualité. Son livre immense—qui s'appelle la Somme, et qui assomme,—sifflotait un voltairien au siècle dernier, serait majestueusement resté dans cette gloire rongée d'oubli où le nom de l'homme se voit encore, mais où ses idées ne se voient plus.

Des idées de ce grand homme d'idées, qui s'en occupe, en effet, depuis deux siècles? Qui en a pris souci depuis que Descartes et Bacon ont saisi le monde moderne et l'ont confisqué? Qui en parle? Qui voudrait en parler? Pour en parler, il faudrait être prêtre et entre prêtres. Mais entre laïques, instruits, positifs, de leur temps, allons donc! C'est matière de bréviaire, aurait dit Rabelais. On n'en dit mot ou l'on s'en moque. Tout au plus peut-être, parmi les moqueurs, quelqu'un de poli et d'indulgent pour les stupidités du moyen âge se risquerait-il à rappeler le mot du bon Leibnitz (qui voyait tout en beau d'ailleurs) sur cette scolastique dont le fumier a des parcelles d'or. Ce serait là tout. On n'est pas Hercule. On ne tracasserait pas ce fumier davantage et l'or s'y morfondrait, en attendant les coqs qui trouvent des perles... dans les fables, si l'Académie n'y avait bravement lâché les siens.

Grâces soient donc rendues à l'Académie! Le silence gardé, deux siècles durant, sur l'un des plus fiers livres qu'ait produits non le génie d'un homme, mais le génie des hommes, était en vérité par trop honteux, et c'est être délivré de la honte que d'être autorisé à en parler aujourd'hui sans qu'on vous jette une soutane sur la tête pour mieux enterrer vos admirations arriérées! En plaçant l'examen de la doctrine de saint Thomas d'Aquin parmi les examens de son programme, l'Académie a obéi, volontairement ou involontairement, à cet esprit historique qui est la force de cette époque sans invention et livrée à tous les rabâchages de la vieillesse.

Quand le génie de l'invention s'éteint, le génie de l'histoire s'éveille, et c'est ce génie de l'histoire qui devra, dans un temps donné, ramener avec respect les yeux des philosophes officiels sur les idées et les systèmes honorés le plus longtemps de leur mépris. Quoi qu'il en puisse être, du reste, réjouissons-nous de ce qui arrive. Réjouissons-nous de ce que, grâce à l'initiative de l'Académie, nous puissions parler, sans être moine et à d'autres qu'à des moines, d'un des plus grands esprits du temps passé, qui eut le malheur moderne d'être moine. En d'autres termes, disons qu'il est heureux que saint Thomas d'Aquin rentre par cette petite porte dans le monde qu'il a autrefois rempli de sa renommée,—et par cela seul qu'il s'est trouvé à Paris, en l'an de grâce 1858, un monsieur Jourdain à couronner!