Et ce n'est point une ironie. N'allez pas croire que nous voulions rire de ce monsieur Jourdain, qui fait de la prose, mais qui le sait...

N'allez pas vous imaginer que nous nous inscrivions en faux contre sa couronne. Non pas! Il la mérite, et il l'a méritée si bien qu'on s'étonne, quand on connaît le train infortuné de tous les mérites, que l'Académie la lui ait donnée. Ce que nous voulions seulement poser aujourd'hui, c'est l'incroyable singularité, bien honorable pour notre siècle, qui exige que le nom de saint Thomas d'Aquin soit couvert par celui de Charles Jourdain pour qu'on se permette d'en occuper l'opinion. Et nous ne déclamons pas. Nous n'exagérons pas. Ceci est un fait.

Bien avant que Charles Jourdain eût été mis au monde par l'Académie des sciences morales et politiques, il se faisait, depuis 1854, une traduction de la Somme[2] de saint Thomas, texte latin en regard, avec notes, commentaires, éclaircissements et toute l'armature nécessaires à un pareil vaisseau en matière de livre. Et qui l'a annoncée? Personne. Quel est le lettré de ce temps, où les Mémoires de mademoiselle Céleste Mogador trouvent des plumes galantes qui en écrivent, quel est le lettré qui, par un mot, ait seulement donné une idée juste de ce beau et utile travail de bénédictin que Lachat a entrepris et qui devrait honorer la littérature du pays où il s'est produit?... Qui, excepté les clercs, comme on disait au moyen âge, sait quelque chose de cette édition princeps dont il a déjà paru plus de dix volumes en quatre ans?

Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché?

disait Boileau, avec un orgueil qui n'en devait guères donner au pauvre Cotin! «Et qui saurait sans moi qu'après tout saint Thomas d'Aquin n'était pas un cuistre?» peut se dire l'Académie, avec un orgueil moins cruel, elle qui, aujourd'hui, la main étendue sur la tête de Jourdain, son lauréat et l'interprète de sa pensée, nous assure solennellement que saint Thomas d'Aquin, toute réflexion faite, avait vraiment de la philosophie dans la tête, quoiqu'il fût... un théologien!

II

Tel est, en effet, tout l'esprit et toute la portée du travail que Jourdain vient de publier. Prouver que saint Thomas d'Aquin, l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme: voilà bien ce qui gâte un peu l'Aristote!), fut un philosophe plus et mieux que Kant et Hegel, par exemple, les Veaux non pas d'or, mais d'idées, de la philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très bien dégager de son œuvre théologique une philosophie complète, avec tous ses compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête énorme, ce grand Bœuf de Sicile dont les mugissements ont ébranlé l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance; demander enfin pardon au XIXe siècle pour une telle gloire: voilà le programme de l'Académie et le livre de son lauréat.

Cela n'est pas très ambitieux, n'est-ce pas? et même cela se contente d'être modeste. Cela mutile saint Thomas, le géant d'ensemble, qui concentra dans une colossale unité la science divine et la science humaine. Cela renverse le sens de la lorgnette et fait voir les choses par le petit côté, non par le grand. Mais que voulez-vous? Tout est relatif. C'est beaucoup encore. Qui se serait attendu à cela il y a seulement quelques années: saint Thomas d'Aquin exalté dans une académie de philosophes, Charles de Rémusat rapportant? Publié aujourd'hui sous la forme de deux gros volumes in-8o[3], le travail de Jourdain s'ajuste aux proportions du cadre tracé par l'Académie.

L'auteur a l'esprit de sa consigne. Il n'est téméraire ni pour personne ni contre personne. Il a des prudences, quoiqu'il ne soit pas un serpent. Comme Covielle, on lui souhaiterait d'en être un, et un lion aussi! On lui souhaiterait encore—comme Covielle—que son rosier fût plus fleuri. Mais enfin le tout de sa petite culture est fort propre. Philosophe qui se surveille et qui se lave beaucoup les mains dès qu'il a touché à la théologie, il n'efface pas, du moins, sur son front la trace de son baptême, et quand il approche le plus de l'Académie il se dit chrétien avec une honnête rougeur.

Car il est chrétien. Il est bien un peu païen aussi, et de famille païenne par-dessus le marché, ami de son temps; mais il est épris d'une chrétienne qu'il veut faire accepter par les siens. Son livre est très diplomatique. C'est un plaidoyer insinuant, adroit, accordant quelque chose pour obtenir beaucoup, quêtant la tolérance philosophique avec des airs aimables,—on quête toujours dans un sac de velours,—indiquant des rapports étranges et bons entre la philosophie de saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et poussant à ce qu'on se prenne la main et qu'on s'embrasse. Le procédé de Jourdain est accommodatif. Il consiste à reprendre d'une main tout doucettement ce qu'il a donné de l'autre avec un grand geste, et ce qui suit va le faire comprendre.