Riche par le fait de son énergie, il employa sa fortune à former des relations nécessaires à son ambition sans turbulence, et il avait dès lors, nous dit son biographe, «l'aplomb de la richesse et de la beauté», ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur équilibre aux hommes. Il s'occupait de mathématiques, traduisait les Fluxions de Newton, mais déjà il se mettait en mesure avec l'avenir par des mémoires sur les végétaux qui le firent passer, à l'Académie, de la classe de mécanique dans celle de botanique, et décidèrent plus tard de sa nomination à l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis longtemps avec la tranquillité de regard de la prévoyance. Une fois nommé à cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimité apparut dans la vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administré sa fortune. C'est alors qu'il créa des naturalistes qui durent l'aider dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre règnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les remplacent, il fut invisible et présent au Jardin du Roi. Excepté quatre mois de l'année, il restait à Montbard, perché comme un aigle dans cette aire de cristal qu'il s'y était bâtie pour mieux y méditer dans la lumière, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en descendit, rapportant, imprégnés, trempés et saturés de cette lumière, les trois premiers volumes de son Histoire naturelle.

A dater de ce moment sa gloire commença, sa vraie gloire. Jusque-là, il n'avait été que célèbre. Mais cette gloire caressante, dont les baisers sonnent, ne l'empêcha pas de remonter les escaliers grillés du pavillon plein de silence où l'attendait l'étude pensive, «l'étude après laquelle—disait-il—vient la gloire, si elle peut et si elle veut, et elle vient toujours!» Je l'ai dit, et Flourens l'a prouvé, ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit fous, comme Rousseau et Voltaire,—de vrais parvenus,—c'est que sa belle tête calme sut résister à cette sirène. Il l'aima, mais comme il aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima sa province, qu'il ne quitta jamais. La province où l'on est né, patrie concentrée, patrie dans la patrie, peut-être plus profonde et plus chère encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait quitté sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner à Paris par des cabotines et pour donner des bénédictions déclamatoires au marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette, qui rime à grisette, et qui dit bien le ton de fille de cette femme-là: «Vous êtes un joli garçon, monsieur de Buffon, on ne vous voit jamais!» Il était un joli garçon comme Corneille:

A mon gré, le Corneille est joli quelquefois!

Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne venait à Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour prononcer un jour, à l'Académie française, le seul discours de réception que la postérité n'ait pas oublié... et il s'en retournait après reprendre l'immense travail auquel il avait consacré sa vie. Il l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient visiter cette gloire, qui n'était pas sauvage, mais qui sentait qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur les préoccupations de son âme et les distractions de la vie, ne permettant pas à ces distractions d'emporter jamais sa pensée hors de l'atmosphère où, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manières de poser étaient plus aimables.

Il avait beau être un homme de génie, c'était aussi un grand seigneur de sentiment, toujours prêt à l'hospitalité, vous tendant sa belle main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous faire accueil, «mis plutôt comme un maréchal de France que comme un homme de lettres», disait Hume étonné; car il avait cette faiblesse d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est ainsi que vécut Buffon, c'est ainsi qu'entre la société et la nature, mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse qui devait être longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand, dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernières années voisines de la mort, qu'au temps de la virilité!

De tous les sentiments qu'il permit à son âme, je crois que le plus touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la pensée de son biographe. Le sentiment paternel, si protégeant et si élevé, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les autres devaient faire un peu grimacer son âme, comme les petits sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. «Quand il met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis», disait gracieusement, pour la première fois de sa vie, en parlant de lui, ce goître de Suisse, madame Necker.

III

Telle est en abrégé cette biographie dont on ne peut donner l'idée en quelques mots; telle est cette œuvre d'agréable renseignement et de piquante justesse qui, selon nous, fait tout le prix de l'inutile volume des Manuscrits. Il n'en est point de même de l'autre volume de Flourens: Des idées et des travaux de Buffon. Ce n'est plus là seulement un ouvrage agréable ou piquant comme cette notice biographique dont nous venons de rendre compte, mais c'est un livre dans lequel on constate une véritable supériorité. Là, on trouve une critique de Buffon pleine de verve, de mouvement, de sagacité et de science,—une critique faite par un amour qui a déchiré son bandeau, mais qui n'en est pas moins de l'amour encore.

C'est le cas pour Flourens. Assurément nous ne croyons pas que jamais il sorte de cette critique de l'amour, qui est la sienne quand il s'agit de Buffon, et qu'il puisse entrer dans cette impartialité froide qui est la vraie température de toute critique; mais rendons-lui justice et convenons que pour lui, l'enfant de Buffon, le cartésien comme Buffon, l'homme incessamment occupé à brosser comme un diamant la gloire de Buffon pour qu'elle brille davantage, il a cependant dans le regard une fermeté qui étonne quand il le porte sur son maître. Il ose le regarder, et très souvent il le voit bien. Il le voit entre les théories et les systèmes, constatant nettement que Buffon, tiré à deux philosophies, tenait de Descartes le goût des hypothèses, et de Newton le respect et la recherche des faits. Au fond, en effet, Buffon n'était pas, malgré des qualités de génie, un de ces intuitifs qui sont les premiers en tout génie humain. Le fait de son esprit, qui finit, nous le reconnaissons, par devenir tout-puissant par l'ordre (toujours l'ordre!), la continuité, l'enchaînement, la génération des idées, était plus un tâtonnement sublime que cette intuition qui n'hésite jamais et va droit à la découverte.

Buffon avait commencé sa vie pensante et savante par les mathématiques, qui sont une science de déduction, et il apporta les habitudes mathématiques partout où depuis s'engagea sa pensée, et c'est à cause de cela, selon nous, bien plus qu'à cause de ses accointances avec Descartes, qui avait été aussi un mathématicien bien avant d'être un philosophe, c'est à cause de cela que Buffon admit si souvent l'hypothèse comme une règle de fausse position. Buffon, nous dit Flourens, se trompa d'abord sur la méthode, rien n'étant moins dans la nature de son esprit que les nomenclatures et les caractères généraux. Seulement, comme, après l'avoir abaissé d'une main, Flourens relève Buffon de l'autre, en ajoutant qu'il se fit plus tard une méthode parce qu'il était un esprit toujours en marche, progressif et se complétant, Flourens n'attribue pas avec assez de rigueur, à notre sens, quoiqu'il l'indique, l'absence de vue perçante de Buffon, en fait de méthode, à une conformation de tête qui n'avait rien de métaphysique et à des facultés qui devaient entraîner celui qui les avait comme l'imagination entraîne.