C'est un peintre, en effet, avant tout, que Buffon, et son grand mérite, qui est énorme et que nous ne voulons pas plus diminuer que ne le veut Flourens, est d'avoir fondé la partie descriptive et historique des sciences naturelles. Mais la loi abstraite, la méthode qui donne tout dans un seul procédé, disons-le hardiment, ne pénétrait pas en cette tête pompeusement éprise de généralités, de différences et de coloris. Buffon est bien plus une imagination qui reçoit des impressions et qui en fait jaillir des tableaux vivants, qu'un observateur dans la force exacte de ce mot. Il n'était pas anatomiste, ce myope superbe.

Nous avons dit qu'il tâtonnait. Le bâton avec lequel il tâtonna et sur lequel il s'appuya, en anatomie, par exemple, fut Daubenton; mais par Daubenton (qu'importe le moyen!) «il créait l'anatomie comparée—dit Flourens—et il en comprenait l'importance». C'était l'habitude de son esprit, et c'en était aussi la force, de comprendre, de féconder, d'élargir les faits qu'il n'avait pas découverts. Moins expérimentateur habile que généralisateur formidable, il promenait sa vue sur les expériences qu'il n'avait pas faites; il en tirait les conséquences les plus éloignées; il en appuyait des conjectures. «Et,—dit l'éloquent Flourens, qui voudrait couvrir de sa tête tout entière, comme on couvre de sa poitrine celui qu'on aime, les erreurs de Buffon, ces erreurs qui sont souvent grandioses,—et j'aime mieux, à tout prendre, une conjecture qui élève mon esprit, qu'un fait exact qui le laisse à terre... J'appellerai toujours grande l'a pensée qui me fait penser.»

«C'est là le génie de Buffon—ajoute-t-il encore—et le secret de son pouvoir, c'est qu'il a une force qui se communique, c'est qu'il ose et qu'il inspire à son lecteur quelque chose de sa hardiesse.»

Et pourtant est-ce que les paroles de Flourens ne sont pas singulières? Ensorcellement par la beauté, par la grandeur, par le charme enfin du génie, plus que par la vérité qu'on lui doit... Si, vous autres savants, vous vous laissez entraîner ainsi hors du vrai limité, impérieux, immuable, que voulez-vous que nous devenions, nous, devant les beautés littéraires de cet homme, qui fut certainement, en définitive, plus un grand artiste dans l'ordre scientifique qu'un savant!

IV

Car voilà Buffon,—le vrai Buffon, pour nous! Buffon, c'est le grand peintre du XVIIIe siècle, qui n'a pas inventé seulement la description scientifique, comme parle Flourens, mais la description naturelle,—l'art de peindre avec des mots,—et qui, dans l'ordre hiérarchique de cet art nouveau, précéda immédiatement Chateaubriand, lequel commença sa carrière d'écrivain par être aussi naturaliste. En cette Histoire des travaux et des idées de Buffon, Flourens s'occupe, avec une compétence dont nous ne sommes point juge, du détail de toutes les questions techniques que nous ne saturions aborder dans ce livre, nous qui n'écrivons ni pour une spécialité ni pour une académie. Les idées de Buffon sur l'économie animale, sur la génération et sur la dégénération des animaux, etc., etc., etc., toutes ces diverses vues sont passées au crible de la plus patiente analyse. Mais, la conclusion que nous venons de citer l'atteste, ce qui reste au fond du crible c'est le génie de l'homme qui a remué toutes ces questions; le résultat qu'on atteint, c'est la démonstration de sa force; mais, franchement, ce n'est guères rien de plus! Excepté l'unité du genre humain et la théorie de la terre, les deux plus grandes solidités de Buffon, l'actif de vérité, dans son bilan, est assez petit. Seulement, nous l'avons dit, c'est bien moins l'hypothèse qui est à admirer dans ce majestueux manieur d'hypothèses, que l'ordre dans lequel il les dresse et fait avec elles de grands spectacles!

Or, c'est là ce qui nous importe, à nous. Nous nous soucions fort peu, pour notre compte, que la science, dont la preuve définitive n'est jamais faite, revienne maintenant, comme on le dit, aux Époques de la nature, après les avoir insultées. Quand elle y sera revenue, peut-être s'en retournera-t-elle encore, après y avoir laissé son respect et y avoir repris son mépris. Toutes ces titubations, ces chancellements, ces allées et venues d'une science éperdue et incertaine, n'empêcheront pas que ces Époques de la nature ne soient un monument littéraire au pied duquel elle peut, s'il lui plaît, s'agiter. Quand les sciences naturelles, qui sont d'hier, auront grandi et seront développées, Buffon en sera probablement l'Hésiode,—un Hésiode dont les hypothèses seront les fables, mais qui seront inviolables au temps sous la garde d'un langage assez beau pour être immortel!

[SAINT-BONNET ET LE R. P. DANIEL][39]